Vous savez, monsieur, comme moi, que le choix d’un état est ce qu’il y a de plus difficile dans la vie : c’est ce qui fait qu’il y a tant de gens qui n’en embrassent aucun, et qui, demeurant dans une indolence continuelle, ne vivent pas comme ils voudraient, mais comme ils ont commencé, soit par la crainte des fâcheux événements, soit par l’amour de la mollesse et la fuite du travail, ou par quelques autres raisons.

Il y en a d’autres qu’un échec ne fixe pas entièrement, et, se laissant toujours emporter à cette légèreté qui leur est naturelle, pour être dans le port, ils n’en sont pas plus en repos : ce sont de nouveaux desseins qui les agitent, et de nouvelles idées de fortune qui les tourmentent. Ces gens ne changent que pour le plaisir de changer, et par une légèreté naturelle ; ce qu’ils ont quitté leur plaît toujours infiniment davantage que ce qu’ils ont pris. Toute la vie de ces personnes est une continuelle agitation ; et si on les voit quelquefois se fixer sur la fin de leurs jours, ce n’est pas la haine du changement qui les retient, mais la lenteur de la vieillesse, incapable de mouvement, qui les empêche de rien entreprendre : semblables à ces gens inquiets qui ne peuvent dormir, et qui, à force de se tourner, trouvent enfin le repos que la lassitude leur procure.

Je ne sais lequel de ces deux états est le plus à plaindre, mais je sais qu’ils sont tous deux extrêmement fâcheux. De là viennent ces dérèglements de l’âme, ces passions immodérées qui font qu’on souhaite plus qu’on ne peut ou qu’on n’ose entreprendre ; qu’on craint tout, qu’on espère tout et qu’on cherche ailleurs un bonheur qu’on ne peut trouver que chez soi. De là viennent ces ennuis, ces dégoûts de soi-même, ces impatiences de son oisiveté, ces plaintes qu’on fait de ce qu’on n’a rien à faire. Tout déplaît, la compagnie est à charge, la solitude est affreuse, la lumière fait peine, les ténèbres affligent, l’agitation lasse, le repos endort, le monde est odieux ; et l’on devient enfin insupportable à soi-même. Il n’y a rien que ces sortes de personnes ne veuillent ; et la prévention qu’ils ont d’eux-mêmes les pousse à tout entreprendre. L’ambition leur fait tout trouver possible ; mais le courage leur manque et leur irrésolution les arrête. L’élèvement des autres, qu’ils ont continuellement devant les yeux, sert tantôt à entretenir leurs vagues desseins et à fomenter leur ambition, et tantôt à les exposer en proie à la jalousie. Ils souffrent impatiemment la fortune des autres ; ils souhaitent leur abaissement parce qu’ils n’ont pu s’élever, et la destruction de leur fortune parce qu’ils désespèrent d’en faire une pareille.

Ces gens accusent continuellement la cruauté de leur mauvaise fortune, se plaignant toujours de la dureté du siècle et de la dépravation du genre humain : ils entreprennent des voyages de long cours ; ils s’arrachent de leur patrie, et cherchent des climats qu’un autre soleil échauffe. Tantôt ils se commettent à l’inclémence de la mer, et tantôt rebutés, ou de son calme ou de ses orages, ils se remettent sur terre. Aujourd’hui la mollesse de l’Italie leur plaît, et ils n’y sont pas plutôt qu’ils regrettent la France avec tous ses plaisirs. Sortons de la ville dira l’un, la vertu y est opprimée, le vice et le luxe y règnent, et je ne saurais plus y supporter le bruit. Retournons à la ville, dira-t-il bientôt après ; je languis dans la solitude : l’homme n’est pas né pour vivre avec les bêtes, et il y a trop longtemps que je n’entends plus ce doux fracas qui se trouve dans la confusion de la ville. Un voyage n’est pas plus tôt fini, qu’il en entreprend un autre. Ainsi, se fuyant toujours lui-même, il ne peut s’éviter ; il porte toujours avec lui son inconstance ; et la source de son mal est dans lui-même, sans qu’il la connaisse.

VOYAGE DE LAPONIE

Les voyages ont leurs travaux comme leurs plaisirs ; mais les fatigues qui se trouvent dans cet exercice, loin de nous rebuter, accroissent ordinairement l’envie de voyager. Cette passion, irritée par les peines, nous engage insensiblement à aller plus loin que nous ne voudrions ; et l’on sort souvent de chez soi pour n’aller qu’en Hollande, qu’on se trouve, je ne sais comment, jusqu’au bout du monde. La même chose m’est arrivée, monsieur. J’appris à Amsterdam que la cour de Danemark était à Oldembourg, qui n’en est qu’à trois journées : j’eusse témoigné beaucoup de mépris pour cette cour, et bien peu de curiosité, si je n’eusse été la voir.

Je partis donc pour Oldembourg ; mais le hasard, qui me voulait conduire plus loin, en avait fait partir le roi deux jours avant que j’y arrivasse. On me dit que je le trouverais encore à Altona, qui est a une portée de mousquet de Hambourg. Je crus être obligé d’honneur à poursuivre mon dessein, et à faire encore deux ou trois jours de marche pour voir ce que je souhaitais. De plus, Hambourg est une ville hanséatique fameuse pour le commerce qu’elle entretient avec toute la terre, et recommandable par ses fortifications et son gouvernement. J’y devais rencontrer la cour de Danemark ; je n’y vis cependant qu’une partie de ce que je voulais voir : je n’y trouvai que la reine mère et le prince Georges, son fils, qui allaient aux eaux de Pyrmont. Je vis Hambourg, dont je fus fort content ; mais, après avoir tant fait de chemin pour voir le roi, je crus devoir l’aller chercher dans la ville capitale, où je devais infailliblement le trouver. J’entrepris le voyage de Copenhague. M. l’ambassadeur me présenta au roi ; j’eus l’honneur de lui baiser la main et de l’entretenir quelque temps. Le séjour que je fis à Copenhague me fut infiniment agréable, et j’y trouvai les dames si spirituelles et si bien faites, que j’aurais eu bien de la peine à les quitter, si l’on ne m’eût assuré que j’en trouverais en Suède d’aussi aimables. L’extrême envie que j’avais de voir aussi le roi de Suède m’engagea à partir pour Stockholm. Nous eûmes l’honneur de saluer le roi et de l’entretenir pendant une heure entière. Ayant connu que nous voyagions pour notre curiosité, il nous dit que la Laponie méritait d’être vue par les curieux, tant par sa situation que pour les habitants, qui y vivent d’une manière tout à fait inconnue au reste des Européens, et commanda même au comte Steint-Bielke, grand trésorier, de nous donner toutes les recommandations nécessaires, si nous voulions faire ce voyage. Le moyen, monsieur, de résister au conseil d’un roi, et d’un grand roi comme celui de Suède ! Ne peut-on pas avec son aveu entreprendre toutes choses ? et peut-on être malheureux dans une entreprise qu’il a lui-même conseillée, et dont il a souhaité le succès ? Les avis des rois sont des commandements : cela fut cause que, après avoir mis ordre à toutes choses, nous mîmes à la voile pour Torno le mercredi 23 juillet 1681, sur le midi, après avoir salué M. Steint-Bielke, grand trésorier, qui, suivant l’ordre qu’il avait reçu du roi son maître, nous donna des recommandations pour les gouverneurs des provinces par où nous devions passer.

Nous fûmes portés d’un sud-ouest jusqu’à Vacsol, où l’on visite les vaisseaux. Nous admirâmes, en y allant, la bizarre situation de Stockholm. Il est presque incroyable qu’on ait choisi un lieu comme celui où l’on voit cette ville pour en faire la capitale d’un royaume aussi grand que celui de Suède. On dit que les fondateurs de cette ville, cherchant un lieu pour la faire, jetèrent un bâton dans la mer, dans le dessein de la bâtir au lieu où il s’arrêterait : ce bâton s’arrêta où l’on voit présentement cette ville, qui n’a rien d’affreux que sa situation ; car les bâtiments en sont fort superbes, et les habitants fort civils.

Nous vîmes la petite île d’Aland, à quarante milles de Stockholm ; cette île est très-fertile, et sert de retraite aux élans, qui y passent de Livonie et de Carélie, lorsque l’hiver leur a fait un passage sur les glaces. Cet animal est de la hauteur d’un cheval, et d’un poil tirant sur le blanc ; il porte un bois comme un daim, et a le pied de même fort long ; mais il le surpasse en légèreté et en force, dont il se sert contre les loups, avec lesquels il se bat souvent. La peau de cet animal appartient au roi ; et les paysans sont obligés, sous peine de la vie, de la porter au gouverneur.

En quittant cette île, nous perdîmes la terre de vue, et ne la revîmes que le vendredi matin, à la hauteur d’Hernen ou Hernesand, éloignée de Stockholm de cent milles, qui valent trois cents lieues de France ; et le vent demeurant toujours extrêmement violent, nous ne fûmes pas longtemps à découvrir les îles d’Ulfen, Schagen et Goben ; en sorte que, le samedi matin, nous trouvâmes que nous avions laissé l’Angermanie, et que nous étions à la hauteur d’Urna, première ville de Laponie, qui prend son nom du fleuve qui l’arrose. Cette ville donne son nom à toute la province qu’on appelle Urna Lapmark. Elle se trouve au trente-huitième degré de longitude et au soixante-cinquième onze minutes de latitude, éloignée de Stockholm de cent cinquante milles, faisant environ quatre cent cinquante lieues françaises.