Nous découvrîmes le samedi les îles de Quercken ; et le vent, continuant toujours sud-sud-ouest, nous fit voir sur le midi la petite île de Ratan ; et sur les quatre heures du même jour, nous nous trouvâmes à la hauteur du cap de Burockluben.
Quand nous eûmes passé ce petit cap, nous perdîmes la terre de vue ; et le dimanche matin, le vent s’étant tenu au sud toute la nuit, nous nous trouvâmes à la hauteur de Malhurn, petite île à huit milles de Torno. Il en sortit des pêcheurs dans une petite barque aussi mince que j’en aie vu de ma vie, dont les planches étaient cousues ensemble, à la mode des Russes. Ils nous apportèrent du strumelin, et nous leur donnâmes du biscuit et de l’eau-de-vie, avec quoi ils s’en retournèrent fort contents.
Le vent demeurant toujours extrêmement favorable, nous arrivâmes à une lieue de Torno, où nous mouillâmes l’ancre.
Il est assez difficile de croire qu’on ait pu faire un aussi long chemin que celui que nous fîmes en quatre jours de temps. On compte de Stockholm à Torno deux cents milles de Suède par mer, qui valent six cents lieues de France ; et nous fîmes tout ce chemin avec un vent de sud et sud-sud-ouest si favorable et si violent, qu’étant partis le mercredi de Stockholm, nous arrivâmes à la même heure le dimanche suivant, sans avoir été obligés de changer les voiles pendant tout le voyage.
Torno est situé à l’extrémité du golfe Bothnique, au quarante-deuxième degré vingt-sept minutes de longitude, et au soixante-septième de latitude. C’est la dernière ville du monde du côté du nord ; le reste jusqu’au cap n’étant habité que par des Lapons, gens sauvages qui n’ont aucune demeure fixe.
C’est en ce lieu où se tiennent les foires de ces nations septentrionales pendant l’hiver, lorsque la mer est assez glacée pour y venir en traîneau. C’est pendant ce temps qu’on y voit de toutes sortes de nations du Nord, de Russes, de Moscovites, de Finlandais, et de Lapons de tous les trois royaumes, qui y viennent ensemble sur des neiges et sur des glaces, dont la commodité est si grande, qu’on peut facilement, par le moyen des traîneaux, aller en un jour de Finlande en Laponie, et traverser sur les glaces le sein Bothnique, quoiqu’il ait dans les moindres endroits trente ou quarante milles de Suède. Le trafic de cette ville est en poissons, qu’ils envoient fort loin ; et la rivière de Torno est si fertile en saumons et en brochets, qu’elle peut en fournir à tous les habitants de la mer Baltique. Ils salent les uns pour les transporter, et fument les autres dans des basses-touches qui sont faites comme des bains. Quoique cette ville ne soit proprement qu’un amas de cabanes de bois, elle ne laisse pas de payer tous les ans deux mille dalles de cuivre, qui font environ mille livres de notre monnaie.
Nous logeâmes chez le patron de la barque qui nous avait amenés de Stockholm. Nous ne trouvâmes pas sa femme chez lui ; elle était allée à une foire qui se faisait à dix ou douze lieues de là, pour troquer du sel et de la farine contre des peaux de rennes, de petits-gris et autres : car tout le commerce de ce pays se fait ordinairement en troc ; et les Russes et les Lapons ne font guère de marchés autrement.
Nous allâmes le jour suivant, lundi, pour voir Joannes Tornæus, homme docte, qui a tourné en lapon tous les psaumes de David, et qui a écrit leur histoire. C’était un prêtre de la campagne : il était mort depuis trois jours, et nous le trouvâmes étendu dans son cercueil avec des habits conformes à sa profession, et qu’on lui avait fait faire exprès : il était fort regretté dans le pays, et avait voyagé dans une bonne partie de l’Europe.
Sa femme était d’un autre côté, couchée sur son lit, qui témoignait, par ses soupirs et par ses pleurs, le regret qu’elle avait de perdre un tel mari. Quantité d’autres femmes ses amies environnaient le lit, et répondaient par leurs gémissements à la douleur de la veuve.
Mais ce qui consolait un peu dans une si grande affliction et une tristesse si générale, c’était quantité de grands pots d’argent faits à l’antique, pleins, les uns de vins de France, d’autres de vins d’Espagne, et d’autres d’eau-de-vie, qu’on avait soin de ne pas laisser longtemps vides. Nous tâtâmes de tout ; et la veuve interrompait souvent ses soupirs pour nous presser de boire ; elle nous fit même apporter du tabac, dont nous ne voulûmes pas prendre. On nous conduisit ensuite au temple dont le défunt était pasteur, où nous ne vîmes rien de remarquable ; et, prenant congé de la veuve, il fallut encore boire à la mémoire du défunt, et faire, monsieur, ce qui s’appelle libare manibus.