Nous allâmes ensuite chez une personne qui était en notre compagnie : la mère nous reçut avec toute l’affection possible ; et ces gens, qui n’avaient jamais vu de Français, ne savaient comment nous témoigner la joie qu’ils avaient de nous voir en leur pays.
Le mardi, on nous apporta quantité de fourrures à acheter, de grandes couvertures fourrées de peaux de lièvre blanc, qu’on voulait donner pour un écu. On nous montra aussi des habits de Lapons, faits de peaux de jeunes rennes, avec tout l’équipage, les bottes, les gants, les souliers, la ceinture et le bonnet. Nous allâmes le même jour à la chasse autour de la maison : nous trouvâmes quantité de bécasses sauvages, et autres animaux inconnus en nos pays, et nous nous étonnâmes que les habitants que nous rencontrions dans le pays ne nous fuyaient pas moins que le gibier.
Le mercredi, nous reçûmes visite des bourgmestres de la ville et du bailli, qui nous firent offre de service en tout ce qui serait en leur pouvoir. Ils nous vinrent prendre après le dîner dans leurs barques, et nous menèrent chez le prêtre de la ville, gendre du défunt Tornæus.
Ce fut là où nous vîmes pour la première fois un traîneau lapon, dont nous admirâmes la structure. Cette machine, qu’ils appellent pulea, est faite comme un petit canot, élevée sur le devant, pour fendre la neige avec plus de facilité. La proue n’est faite que d’une seule planche, et le corps est composé de plusieurs morceaux de bois qui sont cousus ensemble avec de gros fil de renne, sans qu’il y entre un seul clou, et qui se réunissent sur le devant à un morceau de bois assez fort, qui règne tout du long par-dessus, et qui, excédant le reste de l’ouvrage, fait le même effet que la quille d’un vaisseau. C’est sur ce morceau de bois que le traîneau glisse ; et comme il n’est large que de quatre bons doigts, cette machine roule continuellement de côté et d’autre : on se met dedans jusqu’à la moitié du corps, comme dans un cercueil ; et l’on vous y lie, en sorte que vous êtes entièrement immobile, et l’on vous laisse seulement l’usage des mains, afin que d’une vous puissiez conduire le renne, et de l’autre vous soutenir lorsque vous êtes en danger de tomber. Il faut tenir son corps dans l’équilibre ; ce qui fait qu’à moins d’être accoutumé à cette manière de courir, on est souvent en danger de la vie, et principalement lorsque le traîneau descend des rochers les plus escarpés, sur lesquels vous courez d’une si horrible vitesse qu’il est impossible de se figurer la promptitude de ce mouvement, à moins de l’avoir expérimenté. Nous soupâmes ce même soir en public avec le bourgmestre ; tous les habitants y coururent en foule pour nous voir manger. Nous arrêtâmes ce même soir notre départ pour le lendemain, et prîmes un truchement.
Le jeudi, dernier juillet, nous partîmes de Torno dans un petit bateau finlandais, fait exprès pour aller dans ce pays : sa longueur peut être de douze pieds, et sa largeur de trois. Il ne se peut rien voir de si bien travaillé ni de si léger ; en sorte que deux ou trois hommes peuvent porter facilement ce bâtiment lorsqu’ils sont obligés de passer les cataractes du fleuve, qui sont si impétueuses qu’elles roulent des pierres d’une grosseur extraordinaire. Nous fûmes obligés d’aller à pied presque tout le reste de la journée, à cause des torrents qui tombaient des montagnes, et d’un vent impétueux qui faisait entrer l’eau dans le bateau avec une telle abondance, que, si l’on n’eût été extrêmement prompt à la vider, il eût été bientôt rempli. Nous allâmes le long de la rivière toujours chassant ; nous tuâmes quelques pièces de gibier, et nous admirâmes la quantité de canards, d’oies, de courlis, et de plusieurs autres oiseaux que nous rencontrions à chaque pas. Nous ne fîmes pas ce jour-là tout le chemin que nous avions déterminé de faire, à cause d’une pluie violente qui nous surprit, et nous obligea de passer la nuit dans une maison de paysan, à une lieue et demie de Torno.
Nous marchâmes tout le vendredi sans nous reposer, et nous fûmes depuis quatre heures du matin jusqu’à la nuit à faire trois milles ; si l’on peut appeler la nuit un temps où l’on voit toujours le soleil, sans que l’on puisse faire aucune distinction du jour au lendemain.
Nous fîmes plus de la moitié du chemin à pied, à cause des torrents effroyables qu’il fallut surmonter. Nous fûmes même obligés de porter notre bateau pendant quelque espace de chemin, et nous eûmes le plaisir de voir en même temps descendre deux petites barques au milieu de ces cataractes. L’oiseau le plus vite et le plus léger ne peut aller de cette impétuosité ; et la vue ne peut suivre la course de ces bâtiments, qui se dérobent aux yeux, et s’enfoncent tantôt dans les vagues, où ils semblent ensevelis, et tantôt se relèvent d’une hauteur surprenante. Pendant cette course rapide, le pilote est debout, et emploie toute son industrie à éviter des pierres d’une grosseur extraordinaire, et à passer au milieu des rochers, qui ne laissent justement que la largeur du bateau, et qui briseraient ces petites chaloupes en mille pièces, si elles y touchaient le moins du monde.
Nous tuâmes ce jour-là dans les bois deux faisandeaux, trois canards et deux cercelles, sans nous éloigner de notre chemin, pendant lequel nous fûmes extrêmement incommodés des moucherons, qui sont la peste de ce pays, et qui nous firent désespérer. Les Lapons n’ont point d’autre remède contre ces maudits animaux que d’emplir de fumée le lieu où ils demeurent ; et nous remarquâmes sur le chemin que, pour garantir leur bétail de ces bêtes importunes, ils allument un grand feu dans les endroits où paissent leurs vaches (que nous trouvâmes toutes blanches), à la fumée duquel elles se mettent, et chassent ainsi les moucherons, qui n’y sauraient durer.
Nous fîmes la même chose, et nous nous enfermâmes, lorsque nous fûmes arrivés chez un Allemand qui est depuis trente ans dans le pays, et qui reçoit le tribut des Lapons pour le roi de Suède. Il nous dit que ce peuple était obligé de se trouver en un certain lieu qu’on lui assigne l’année précédente pour apporter ce qu’il doit, et qu’on prenait ordinairement le temps de l’hiver, à cause de la commodité qu’il donne aux Lapons de venir sur les glaces par le moyen de leurs rennes.
Le tribut qu’ils payent est peu de chose ; et c’est une politique du roi de Suède, qui, pour tenir toujours ces peuples tributaires à sa couronne, ne les charge que d’un médiocre impôt, de peur que les Lapons, qui n’ont point de demeure fixe, et à qui toute l’étendue de la Laponie sert de maison, n’aillent sur les terres d’un autre, pour éviter les vexations du prince de qui ils seraient trop surchargés. Il y a pourtant de ces peuples qui payent plusieurs tributs à différents Etats ; et quelquefois un Lapon sera tributaire du roi de Suède, de celui de Danemark, et du grand-duc de Moscovie. Ils payeront au premier, parce qu’ils demeurent sur ses Etats ; à l’autre, parce qu’il leur permet de pêcher du côté de la Norwége, qui lui appartient ; et au troisième, à cause qu’ils peuvent aller chasser sur ses terres.