La première chose que nous admirâmes en y entrant, ce fut la beauté de ses superbes remparts, qui, tout couverts de grands arbres, forment une promenade la plus agréable du monde ; ils sont revêtus partout de pierres de taille, et arrosés d’un fossé d’eau vive qui court tout autour de la ville, et qui sert autant à l’embellir qu’à la défendre. La cathédrale est fort bien bâtie ; et le clocher, ouvrage des Anglais, est d’une délicatesse surprenante, mais qui pourrait peut-être quelque jour lui devenir funeste. On y voit des peintures admirables, et, entre autres, une descente de croix de Rubens, qui peut passer pour une pièce achevée.
L’église des Jésuites ne cède en magnificence à pas une de toutes celles que j’ai vues en Italie, et est d’autant plus superbe, que le marbre dont elle est toute bâtie y a été apporté de fort loin, et avec une grande dépense. Toute la voûte est ornée de cadres de la main des plus excellents maîtres. Il est aisé de juger de la magnificence de cette église, quand on dira que le seul balustre de marbre qui ferme le maître-autel coûte plus de quarante mille livres.
Je ne crois pas aussi qu’on puisse jamais voir un ouvrage plus achevé : le marbre est manié si délicatement, qu’il semble qu’il ait quitté sa dureté naturelle pour prendre la forme qu’on lui a voulu donner, et se fléchir comme de la cire, suivant la volonté de l’ouvrier.
Du temps de Philippe II, fils de Charles-Quint, les dix-sept provinces étaient gouvernées par…, sœur de Charles-Quint, et par conséquent tante de l’empereur, qui en était le maître, et qui a voulu lever sur ces peuples certains droits nouveaux, et introduire parmi eux l’inquisition. Les Hollandais s’opposèrent à ces nouvelles déclarations, et le prince d’Orange, soutenu du comte de Horn, et de…, à la tête de la populace, firent des remontrances à la gouvernante, et lui proposèrent deux cents articles, sur lesquels ils voulaient qu’on leur donnât satisfaction. Cette femme, surprise de ce tumulte, se retourna vers un des premiers de son conseil, qui lui dit, comme en se moquant, qu’elle ne devait point se mettre en peine de ces gens, qui n’étaient que des gueux ; ce qui fut rapporté à ce peuple mutiné, il en devint si courroucé, qu’ils formèrent entre eux un parti, qui depuis a été appelé le parti des Gueux. La gouvernante cependant étant retournée en Espagne, et connaissant le naturel remuant des peuples des dix-sept provinces, ne voulut pas s’y faire voir, qu’elle ne les contentât sur une partie des articles qu’ils demandaient ; ce qui fit que Philippe II envoya le duc d’Albe, qui depuis a tant fait de carnage, et a été cause de l’entière rébellion de ces provinces. On dit qu’il a fait mourir par la main du bourreau plus de dix-huit mille personnes. Il ne fut pas plus tôt à Bruxelles, qu’il y convoqua les états. Le comte de Horn, ne voulant point paraître chef de la sédition, y alla ; mais le prince d’Orange, craignant les Espagnols, dont il se défiait, sortit des états pour ne point s’y trouver ; et le comte de Horn rencontrant le prince d’Orange qui s’absentait : Adieu, lui dit-il, prince sans terre ; à quoi le prince répondit : Adieu, comte sans tête, comme en effet cela se trouva vrai ; et ayant été arrêté aux états, on lui fit sauter la tête avec une quantité presque innombrable de gens qu’on croyait suivre son parti, ou qui étaient suspects ; étant un crime de lèse-majesté parmi les Espagnols d’être seulement suspect à son prince. Le prince d’Orange, voyant, par la mort du comte de Horn et de ses adhérents qu’il avait très-bien fait de se sauver, voulut encore songer à son salut ; et, appuyant la faction des mécontents, il se mit à leur tête ; et après plusieurs combats, où il eut toujours le dessous, il prit enfin la Brille, d’où le duc d’Albe prétendit le chasser ; mais n’en ayant pu venir à bout, il donna occasion à ces tableaux que l’on a faits de lui, dans lesquels il est dépeint par dérision avec des lunettes sur le nez, parce que Brille, en hollandais, signifie lunettes. La Hollande se divise en sept provinces unies qui sont la Gueldre, la Hollande, la Zélande, Utrecht, la Frise, l’Over-Yssel, et Groningue.
Nous arrivâmes à minuit à Rotterdam, et nous fûmes obligés de passer par-dessus les murailles pour entrer dans la ville, dont les portes étaient fermées. Cette ville est la seconde de tout le pays, et il est aisé de juger de sa richesse par la quantité de vaisseaux qu’on y voit aborder de tous les pays, et qui emplissent le canal de la ville, qui est extrêmement large. Cette ville est remarquable par l’étendue de son commerce et par la beauté de ses maisons, qui ont toutes la propreté qu’on remarque dans toutes les villes de Hollande. L’on voit au milieu d’une grande place la statue d’Erasme, qui était natif de cette ville, et qui a assez bien mérité de la république pour avoir une statue en bronze sur le pont qui est au milieu de la grande place.
Nous partîmes de Rotterdam sur les deux heures après midi par les barques, qui sont d’une commodité admirable par toute la Hollande. Elles partent toutes en différentes heures, et à une demi-heure l’une de l’autre ; ce qui fait qu’à toutes les demi-heures du jour et de la nuit il part de ces commodités qui vont en cent endroits différents, et qui sont si ponctuelles, que le cheval est attelé à la barque lorsque l’heure est prête à sonner, et qu’à peine elle a frappé que le cheval marche.
Nous passâmes à Delft, petite ville à deux lieues de la Haye, où nous vîmes le frère d’un de nos amis que nous avions laissé esclave en Alger. Nous entrâmes dans le principal temple de la ville, où nous vîmes le tombeau du fameux amiral Tromp.
Nous arrivâmes le soir à la Haye, le plus beau et le premier village du monde. C’est le lieu où le prince d’Orange fait sa résidence ordinaire. Il n’y était pas pour lors, et il était allé à une chasse générale qui se faisait en Allemagne sur les terres de… avec le…
Le prince d’Orange s’appelle Guillaume III de Nassau. Ces dernières guerres ont servi à le rendre recommandable dans la Hollande, et à le faire déclarer stathouder, capitaine général des armées des Provinces-Unies des Pays-Bas, et grand amiral. Les états lui accordent pour cela une pension de cent mille francs, et font la dépense de toute sa maison. Quelques remuants lui ont voulu mettre en tête de se faire déclarer souverain dans la Hollande pendant qu’il était maître absolu de toutes les troupes ; mais les plus politiques lui ont fait connaître premièrement la difficulté de son dessein, et entendre ensuite que quand il serait assez heureux pour le mettre en exécution, il ne pourrait jamais se maintenir dans cette souveraineté, la Hollande étant un pays qui périrait bientôt, si elle était gouvernée par un particulier et si elle cessait d’être république, à cause des grands frais qu’il faut renouveler continuellement pour la conservation du pays, et des grandes levées qu’un prince serait obligé de faire sur ses sujets, que des républicains, qui se repaissent du titre spécieux de liberté, donnent avec plaisir, n’ayant tous pour but que la même chose, ce qui fait qu’il n’y a point de pays plus vexé d’impôts et de subsides que la Hollande ; et ces peuples se flattent que comme ce sont eux qui se les imposent, ils sont libres de se les ôter lorsqu’ils le veulent. Ce conseil, le plus sûr et le plus politique, fut suivi du prince d’Orange qui s’en trouva bien.
On voit, en sortant du château, une porte qui est proche le logis de M… le lieu où se fit le massacre du pensionnaire de With, qui fut tué par la populace au commencement de la guerre ; tout cela par les menées du prince d’Orange, à cause qu’il avait été fait depuis peu un édit par lequel il était défendu de reconnaître le prince d’Orange pour souverain, que le peuple voulait reconnaître tel.