Le prince Guillaume de Nassau, qui était à la tête des mécontents lorsqu’ils secouèrent le joug espagnol, se comporta si généreusement dans toute cette rébellion, qu’après avoir forcé l’Espagnol, par la paix, à reconnaître les Hollandais et leur république pour souverains, ils se trouvèrent obligés de récompenser sa vaillance, en lui donnant le titre de protecteur des états. Ce titre est dévolu à ses successeurs. Mais le conseil des provinces et particulièrement les de With, qui faisaient une faction particulière, et qui en entraînèrent d’autres avec eux, firent cet édit perpétuel par lequel ils déclaraient qu’on ne pourrait jamais proposer le prince d’Orange comme souverain et le firent même signer au prince d’Orange d’aujourd’hui encore jeune.
La guerre de France est arrivée sur ces entrefaites ; et le peuple appréhendant la domination des Français, et croyant que, s’ils avaient le prince d’Orange à la tête de leurs armées, ils feraient des merveilles, le proposèrent : mais étant arrêtés par cet édit perpétuel, ils éclatèrent contre de With, le général des troupes, et le firent arrêter, l’accusant du crime de trahison, et d’avoir voulu perdre l’Etat ; mais n’ayant point trouvé de sujet pour le faire mourir, on se contenta de le bannir pour satisfaire le peuple et la faction du prince d’Orange. Son frère, le pensionnaire à la Haye pour les affaires de la province de Hollande, demanda la permission de le voir ; mais en voulant entrer dans la prison, le peuple mutiné, souffrant impatiemment la vue d’un homme qui s’opposait à ses menées, se rua dessus lui, et l’assassina cruellement sur la place ; ils le traînèrent un peu plus loin, où ils le pendirent. Chacun accourut à ce spectacle ; et le peuple était si animé, qu’il le coupa en pièces, dont chacun prit des morceaux de chair, qui se vendaient quelques jours après fort cher à ceux qui n’avaient pas eu le plaisir d’assister à cette boucherie.
Le peuple, qui est une bête féroce qui porte toujours dans les extrémités, parce qu’il agit sans raison, et qui est timide par excès ou impétueux dans l’extrémité, n’est pas à se repentir de cette action. Il reconnaît que cet édit était fait pour son utilité ; et la mort du pensionnaire a été le premier échec qui ait été donné à la république.
Les Provinces-Unies doivent, après le ciel, leur liberté aux princes d’Orange, qui ont tant fait qu’ils ont obligé le roi d’Espagne à signer leur liberté et à les reconnaître pour peuples libres, indépendants de tout autre, ce qui est une circonstance fort remarquable. Guillaume Ier cimenta de son sang les fondements de cette république. Maurice et Henri, ses fils, en accrurent la splendeur par le gain de plusieurs batailles. Guillaume II égala les autres, mourut fort jeune, et laissa pour successeur de ses vertus Guillaume, IIIe du nom, prince d’Orange d’à présent, fils de Guillaume II et de Marie-Stuart, fille aînée de Charles Ier, roi d’Angleterre, qui eut la tête coupée. Ce prince l’eut à la trente-six ou trente-septième année de son âge, et a épousé la fille du duc d’York. Il ne vint au monde qu’après la mort de son père, et il perdit à onze ans la princesse royale sa mère, qui mourut à Londres de la petite vérole, de même que le feu prince Guillaume son mari.
La Haye est le lieu où la noblesse de Hollande fait résidence ; il n’y en a guère de plus agréable dans le monde. Un grand bois de haute futaie, bordé de magnifiques palais d’un côté, et de l’autre, de vastes et agréables prairies qui l’entourent, rendent son aspect un des plus riants de l’Europe. On voit devant le château un étang revêtu de pierres de taille ; de hauts arbres qui le bordent servent à embellir le palais du prince. On va de la Haye à la mer en moins d’un quart d’heure, par un chemin très-agréable. Nous vîmes en y allant un chariot à voiles que le prince d’Orange a fait faire, et nous entrâmes dans un lieu où l’on court la bague sur des chevaux de bois.
Nous allâmes voir une maison du prince d’Orange à quelques lieues de la Haye, appelée Osnadin ; c’est là où il passe une partie de l’année, et où il entretient quantité de bêtes extraordinaires. Nous y vîmes des vaches de Calicut très-particulières avec une bosse sur le dos, et quantité de cerfs.
Nous partîmes de la Haye et fûmes dîner à Leyde, qu’on appelle Lugdunum Batavorum, recommandable par son université, par son anatomie, et par la propreté de ses bâtiments ; plus agréable à mon goût que pas une ville de Hollande. Nous y vîmes quantité de choses curieuses, entre autres un hippopotame, ou vache de mer, que les Hollandais ont rapporté des Indes. On voit dans le cabinet anatomique plus de choses que n’en peut contenir un gros volume.
De Leyde nous allâmes à Amsterdam, et vîmes en passant Harlem, où nous remarquâmes une grande église : nous arrivâmes le soir à Amsterdam. Cette ville des villes, si renommée dans tout l’univers, peut passer pour un chef-d’œuvre : les maisons y sont magnifiques, les rues spacieuses, les canaux extrêmement larges, bordés de grands arbres, qui, venant à mêler leur verdure avec la diversité des couleurs dont les maisons sont peintes, forment l’aspect du monde le plus charmant. Cette ville paraît double : on la voit dans les eaux ; et la réverbération des palais qu’on voit dans les canaux fait de ces lieux un séjour enchanté. L’hôtel de ville est sur le Dam : cet ouvrage pourrait passer pour un des plus beaux de l’Europe, si l’architecte n’avait manqué dès le commencement, et eût fait quelque distinction de la porte avec les fenêtres qu’il faut chercher de tous côtés, et qu’il faut bien souvent demander.
Nous montâmes en haut, où nous vîmes quantité d’armes et un très-beau carillon. Nous découvrîmes Utrecht du clocher. Ce fut le lieu où le roi borna ses conquêtes. Le Spineus est une aussi plaisante invention que je sache : c’est là où l’on renferme toutes les filles de mauvaise vie, que l’on condamne pour un certain temps, et où elles travaillent. Il n’y a peut-être point de lieu, après Paris, où le libertinage soit plus grand qu’à Amsterdam ; mais ce qui est de particulier, c’est qu’il y a de certains lieux où demeurent les accoupleuses, qui gardent chez elles un certain nombre de filles. On fait entrer le cavalier dans une chambre qui communique à plusieurs autres petites chambres dont vous payez les portes, et au-dessus le portrait et le prix de la personne qu’elle renferme ; c’est à vous à choisir : on ne fait point sortir l’original que vous n’ayez payé le prix de la taxe : tant pis pour vous si la copie a été flattée.
Le Raspeus est un autre lieu pour les mauvais garnements, et pour les enfants dont les pères ne sauraient venir à bout : on les emploie à scier du Brésil. Il y a dans la grande église d’Amsterdam une chaîne d’un prix infini pour la délicatesse de son travail. On permet à Amsterdam, et par toute la Hollande, toutes sortes de religions, excepté la catholique : c’est un point de leur plus fine politique ; et ils savent bien que ce serait un grand échec à leur liberté si les catholiques y étaient soufferts, qui pourraient ensuite se rendre les maîtres. On y voit des luthériens, des calvinistes, des arminiens, des nestoriens, des anabaptistes, et des Juifs qui y sont plus puissants qu’en aucun autre endroit de la terre.