Pretiosa pericula fodit ?
En effet, y a-t-il rien de plus inhumain que d’exposer tant de gens dans de si sérieux périls ? Pline dit que les Romains, qui avaient plus besoin d’hommes que d’or, ne voulaient point permettre qu’on ouvrît des mines qu’on avait découvertes en Italie, pour ne pas exposer la vie de leurs peuples ; et les malheureux qui ont mérité la mort ne peuvent être plus rigoureusement punis qu’en les laissant vivre pour être obligés de creuser tous les jours leurs tombeaux. On trouve dans cette mine du soufre vif, du vitriol bleu et vert, et des octaèdres : ce sont des pierres taillées naturellement en forme pyramidale de l’un et de l’autre côté.
De Coperbéryt nous vînmes à une mine d’argent qu’on voit à Salbéryt, petite ville à deux journées de Stockholm, dont l’aspect est un des plus riants qui soient en ce lieu. Nous allâmes le lendemain à la mine, qui en est distante d’un quart de mille. Cette mine a trois larges bouches, dans lesquelles on ne voit point de fond. La moitié d’un tonneau soutenue d’un câble sert d’escalier pour descendre dans cet abîme, qui monte et qui descend par une même machine assez curieuse, que l’eau fait tourner de l’un et de l’autre côté. La grandeur du péril où l’on est se conçoit aisément, quand on se voit ainsi descendre ; n’ayant qu’un pied dans cette machine, et qu’on connaît que la vie dépend de la force ou de la faiblesse d’un câble. Un satellite noir comme un démon, tenant à la main une torche de poix et de résine, descend avec vous, et chante pitoyablement un air dont le chant lugubre semble être fait exprès pour cette descente infernale. Quand nous fûmes vers le milieu, nous fûmes saisis d’un grand froid, qui, joint aux torrents qui tombaient sur nous de toutes parts, nous fit sortir du profond assoupissement dans lequel nous semblions être en descendant dans ces lieux souterrains.
Nous arrivâmes enfin, après une demi-heure de marche, au fond de ce premier gouffre ; là nos craintes commencèrent à se dissiper : nous ne vîmes plus rien d’affreux ; au contraire, tout brillait dans ces régions profondes. Nous descendîmes encore fort avant sous terre, sur des échelles extrêmement hautes, pour arriver dans un salon qui est dans l’enceinte de cette caverne, soutenu de plusieurs colonnes du précieux métal dont tout était revêtu. Quatre galeries spacieuses y viennent aboutir ; et la lueur des feux qui brillaient de toutes parts, et qui venaient à frapper sur l’argent des voûtes, et sur un clair ruisseau qui coulait à côté, ne servait pas tant à éclairer les travaillants qu’à rendre ce séjour plus magnifique que le palais de Pluton, qu’on nous met au centre de la terre, où le dieu des richesses a déployé tous ses trésors. On voit sans cesse dans ces galeries des gens de toutes les nations, qui recherchent avec tant de peine ce qui fait le plaisir des autres hommes. Les uns tirent des chariots, les autres roulent des pierres, et d’autres arrachent le roc du roc. C’est une ville sous une autre ville : là il y a des maisons, des cabarets, des écuries et des chevaux ; et ce qu’il y a de plus admirable, c’est un moulin qui tourne continuellement dans le fond de ce gouffre, et qui sert à élever les eaux qui sont dans la mine. On remonte dans la même machine pour aller voir les différentes opérations pour faire l’argent.
On appelle stuf les premières pierres qu’on tire de la mine, lesquelles on fait sécher dans un fourneau qui brûle lentement, et qui sépare l’antimoine, l’arsenic, et le soufre, d’avec la pierre, le plomb, et l’argent, qui restent ensemble. Celte première opération est suivie d’une autre, et ces pierres séchées sont jetées dans des trous pour y être pilées et réduites en limon, par le moyen de quantité de gros marteaux que l’eau fait agir : cette boue est délayée dans une eau qui coule incessamment sur une grosse toile mise en glacis, qui, emportant tout ce qu’il y a de terrestre et de grossier, retient le plomb et l’argent dans le fond, d’où on le tire pour le jeter, pour la troisième fois, dans des fourneaux qui séparent l’argent d’avec le plomb qui sort en écume.
Les Espagnols du Potosi ne s’arrêtent plus à toutes les différentes fontes pour purifier l’argent et le rendre malléable, depuis qu’ils ont trouvé la manière de l’affiner avec le vif-argent, qui est l’ennemi mortel de tous les autres métaux, qu’il détruit, excepté l’or et l’argent, qu’il sépare de tout ce qu’ils ont de terrestre pour s’unir entièrement à eux. On trouve du mercure dans cette mine ; et ce métal, quoique quelques-uns ne lui donnent pas ce nom, parce qu’il n’est pas malléable, est peut-être un des plus rares effets de la nature : car étant liquide et coulant de lui-même, et la chose du monde la plus pesante, il se convertit en la plus légère, et se résout en fumée, qui, venant à rencontrer un corps dur ou une région froide, s’épaissit aussitôt, et reprend sa première forme sans pouvoir jamais être détruit.
La personne qui nous conduisit dans la mine, et qui en était intendant, nous fit voir ensuite chez lui quantité de pierres curieuses qu’il avait ramassées de toutes parts. Il nous fit voir un gros morceau de cette pierre ductile qui blanchit dans le feu loin de se consumer, et dont les Romains se servaient pour brûler les corps de leurs défunts. Il nous assura qu’il l’avait trouvée dans cette même mine, et nous fit présent à chacun d’un petit morceau, que, par grâce spéciale, il détacha.
Nous partîmes le même jour de cette petite ville pour aller à Upsal, où nous arrivâmes le lendemain d’assez bonne heure. Cette ville est la plus considérable de toute la Suède, pour son académie et pour sa situation : c’est là où tous ceux qui veulent embrasser l’état ecclésiastique vont étudier ; et la politique de ce royaume défend aux nobles d’entrer dans cet état, afin de maintenir toujours le nombre des gentilshommes, qui peuvent servir plus utilement ailleurs.
Nous vîmes la bibliothèque, qui n’a rien de considérable que le Codex argenteus, manuscrit écrit en lettres gothiques d’argent, par un évêque nommé Ulphila, en Mésie, ou Asie Mineure, trouvé dans le sac de Prague, et enlevé par le comte de Conismarck, qui en fit présent à la reine Christine.
Nous allâmes ensuite dans l’église, où nous vîmes le tombeau de saint Eric, roi de Suède, qui eut la tête coupée. On nous donna sa tête et ses os à manier, qui sont tout entiers dans une caisse d’argent. On voit dans une grande chapelle, derrière le chœur, le mausolée de Gustave Ier et de ses deux femmes, dont il y en a une armée d’un fouet, à cause de sa cruauté. On nous montra dans la sacristie une ancienne idole, Thor, que les Suédois adoraient, et un très-beau calice, présent de la reine Christine. Il y a quantité de savants hommes, entre autres Rudbekius, médecin, qui a fait un livre très-curieux qu’il nous fit voir lui-même. Cet homme montre par tout ce qu’il a d’auteurs, comme Hérodote, Platon, Diodore Sicilien, que les dieux viennent de son pays. Il en donne des raisons fortes ; il nous persuada, par le rapport qu’il y a dans sa langue à tous les noms des dieux. Hercule vient de Her et Coule, qui signifie capitaine. Diana vient du mot gothique dia, qui signifie nourrice. Il nous fit voir que les pommes Hespérides, qui rendaient immortels ceux qui en avait tâté, avaient été dans ce lieu. Il nous fit voir que cette immortalité venait de la science qui faisait vivre les hommes éternellement. Il nous montra un passage de Platon, qui, parlant aux Romains, leur dit qu’ils ont reçu leurs dieux des Grecs, et que les Grecs les ont pris des barbares. Il s’efforça de nous persuader que les colonnes d’Hercule avaient été en son pays, et quantité d’autres choses que vous croirez, si vous voulez.