Son humeur est toute martiale ; les exercices de la guerre et de la chasse lui sont familiers ; et il n’a pas de plus grand plaisir que celui qu’il prend dans ces travaux. Nous eûmes l’honneur de l’entretenir pendant près d’une heure et le plaisir de le contempler tout à notre aise. Il est d’une taille bien proportionnée : son port est fier et tout en est royal.

L’on fit, pendant notre séjour à Stockholm, de grandes réjouissances pour la naissance d’une princesse. Nous fûmes présents à la cérémonie de son baptême. Il y eut table ouverte ; et le roi, pour marquer sa joie, entreprit de soûler toute la cour et se fit lui-même plus gaillard qu’à l’ordinaire. Il les excitait lui-même en leur disant qu’un cavalier n’était pas brave lorsqu’il ne suivait pas son roi. Il parlait le peu de français qu’il savait à tout le monde ; et je remarquai que c’était le seul de sa cour qui le parlait le moins. Tous les cavaliers suédois se font une gloire particulière de bien parler notre langue. Le comte de Stembok, grand maréchal du royaume, le ristrosse ou vice-roi, comte de la Gardie, le grand trésorier Steint-Bielke, le comte Cunismar, tous ces gens-là parlent aussi bien français que des Français mêmes. L’envoyé d’Angleterre fit des merveilles dans cette débauche, c’est-à-dire qu’il se soûla le premier. L’envoyé de Danemark, qui avait tenu la princesse au nom du roi son maître, le suivit de bien près, et ne raisonna guère. Après lui toute la compagnie n’en fit pas moins. Les dames furent aussi de la partie. Les deux belles-filles du ristrosse tenaient les bouts du poêle qui couvrait l’enfant ; elles s’y firent distinguer par-dessus toutes les autres dames par leur beauté et leur bonne grâce.

La mine de Coperbéryt est ce qu’il y a de plus curieux en Suède, et qui fait toute la richesse du pays. Quoiqu’il s’y trouve beaucoup de mines, celle-là a toujours été la plus estimée ; et on ne se souvient point du temps qu’elle a été ouverte : elle est à quatre journées de Stockholm. On découvre cette ville longtemps avant que d’y être, par la fumée qui en sort de toutes parts, et qui la fait plutôt paraître la boutique de Vulcain que la demeure des hommes. On ne voit de tous côtés que fourneaux, que feux, que charbon, que soufre et que cyclopes, qui achèvent de perfectionner ce tableau infernal.

Mais descendons dans cet abîme, pour en mieux concevoir l’horreur. On nous conduisit d’abord dans une chambre où nous changeâmes d’habits, et prîmes chacun un bâton ferré pour nous soutenir dans les endroits les plus dangereux. De là nous entrâmes dans la mine par une bouche d’une longueur et d’une profondeur épouvantables, qui empêchaient de voir les gens qui travaillaient dans le fond, dont les uns élevaient des pierres, d’autres faisaient sauter des terres ; quelques-uns détachaient le roc du roc par des feux apprêtés pour cela ; enfin tous avaient leur emploi différent. Nous descendîmes dans ce fond par quantité de degrés qui y conduisaient ; et nous commençâmes alors à connaître que nous n’avions encore rien fait, et que ce n’était là qu’une préparation à de plus grands travaux. En effet, nos guides allumèrent alors des flambeaux de bois de sapin, qui perçaient à peine les épaisses ténèbres qui régnaient dans ces lieux souterrains, et ne donnaient de jour qu’autant qu’il en fallait pour distinguer tous les objets affreux qui se présentaient à la vue. L’odeur du soufre vous étouffe, la fumée vous aveugle, le chaud vous tue : joignez à cela le bruit des marteaux qui retentissent dans ces cavernes, la vue de ces spectres nus comme la main et noirs comme des démons ; et vous avouerez avec moi qu’il n’y a rien qui donne une plus forte idée de l’enfer que ce tableau vivant, peint des plus sombres et des plus noires peintures qu’on se puisse imaginer.

Nous descendîmes plus de deux lieues dans terre par des chemins épouvantables, tantôt sur des échelles tremblantes, tantôt sur des planches légères, et toujours dans de continuelles appréhensions. Nous aperçûmes dans notre chemin quantité de pompes, et de machines assez curieuses pour élever les eaux ; mais nous ne pûmes les examiner à cause de l’extrême fatigue dans laquelle nous nous trouvions : nous aperçûmes seulement quantité de ces malheureux qui travaillaient à ces pompes. Nous allâmes jusqu’au fond avec beaucoup de peine ; mais quand il fallut remonter, superasque evadere ad auras, ce fut avec des peines incomparables que nous regagnâmes la première hauteur, où il fallut nous jeter contre terre pour reprendre un peu d’haleine, que le soufre nous avait coupée. Nous arrivâmes, par le secours de quelques gens qui nous prirent par-dessous les bras, à la bouche de la mine. Ce fut là que nous commençâmes à respirer avec autant de plaisir que ferait une âme qui sortirait du purgatoire ; et nous commencions à reprendre un peu de vigueur, quand un objet pitoyable se présenta devant nous. On reportait en haut un pauvre malheureux qui venait d’être écrasé d’une pierre qui était tombée sur lui.

Cela arrive tous les jours ; et les pierres les plus petites, venant à tomber d’une hauteur extraordinaire, font le même effet que les plus grosses. Il y a toujours sept ou huit cents hommes qui travaillent dans cet abîme : ils gagnent seize sous par jour ; et il y a presque autant de piqueurs, qui ont une hache à la main pour marque de commandement.

Je ne sais si l’on doit avoir plus de compassion du sort de ces malheureux, ou de l’aveuglement des hommes, qui, pour entretenir leur luxe et assouvir leur avarice, déchirent les entrailles de la terre, confondent les éléments, et renversent toute la nature. Boëce avait bien raison de dire, en se plaignant des mœurs de son temps :

Heu ! primus quis fuit ille

Auri qui pondera tecti

Gemmasque latere volentes,