La reine Christine a été un digne rejeton de ce grand prince : cette princesse avait l’âme toute royale, et a épuisé toutes les louanges des grands hommes. Elle aurait régné plus longtemps, si elle eût été plus maîtresse d’elle-même ; et la jalousie qu’elle excita parmi les sénateurs, qui voyaient impatiemment les dernières faveurs qu’elle accordait au ristrosse, dont elle eut des enfants, lui ôta la couronne de dessus la tête. Elle changea de religion à la persuasion d’un ambassadeur d’Espagne, qui lui promit qu’elle épouserait le roi son maître, si elle voulait se faire catholique. Elle est demeurée à Rome presque tout le temps qu’elle a quitté le sceptre, où elle s’entretenait de dix mille écus de pension que le pape lui donnait tous les ans, jusqu’à ce que le roi de France l’ait fait rentrer dans tous ses biens. Elle s’était réservé les îles fertiles d’Aland et de Gothland, qui sont sur la mer Baltique ; mais elle les a échangées depuis peu contre le territoire de Norcopin en Ostrogothie.
Charles XI, à présent régnant, est fils de Charles-Gustave, comte palatin, de la maison de Deux-Ponts, et de Hedwige-Eléonore, fille puînée du duc de Holstein. C’est un prince qui ne dément point la générosité de ses ancêtres, et son port fier et royal fait assez voir qu’il est du sang des illustres Gustaves. Les inclinations de ce prince sont toutes martiales ; et n’ayant plus d’ennemis à combattre, sa plus grande occupation est d’aller à la chasse aux ours. Cette chasse se fait mieux en hiver qu’en été ; et lorsque quelque paysan a découvert leurs passages par les traces qui sont imprimées dans la neige, il en donne avis au grand veneur, qui y conduit le roi. L’ours est un animal intrépide ; il ne fuit point à l’aspect de l’homme, mais il passe son chemin sans se détourner. Quand on l’aperçoit assez proche, il faut descendre de cheval, et l’attendre jusqu’à ce qu’il soit fort près de vous ; et vous le faites lever sur ses pattes de derrière, par un coup de sifflet que vous donnez : c’est le temps qu’il faut prendre pour le tirer, et il est fort dangereux de ne le pas blesser mortellement ; car il vient de furie se jeter sur le chasseur, et l’embrassant des pattes de devant, il l’étouffe ordinairement : c’est pourquoi il faut avoir encore un pistolet pour lui lâcher à bout portant, et un épieu pour la dernière extrémité. Nous en vîmes un à Stockholm, que le roi avait tué lui-même, en secourant son favori Yakmester, qui en était presque étouffé.
Cet animal est couché trois ou quatre mois de l’année, et ne prend pour lors aucune nourriture qu’en suçant sa patte. Le roi a toujours autour de lui trois ou quatre petits ours, à qui on coupe les dents et les ongles tous les mois.
Il faut remarquer, à la chasse de l’ours, qu’elle se fait aussi en Pologne de plusieurs manières. Comme il n’y a rien d’aussi délicat que les pattes d’ours, qu’on sert à la table des rois, il n’y a point aussi de chasse à laquelle les gentilshommes prennent plus de plaisir. Il est dangereux de manquer son coup, car l’ours frappé retourne sur le chasseur, et l’étouffe des pattes de devant. Il nous fut dit, par un gouverneur d’une province de la Prusse, qu’il n’y avait pas quinze jours qu’un de ses parents avait eu le bras rompu à la chasse d’un ours, et le cou tordu dont il mourut. Les paysans les chassent autrement : ils savent l’endroit où ils vont les attaquer avec un couteau à la main. Lorsque l’ours vient à eux, ils lui mettent dans la gueule la main gauche entortillée de beaucoup de linges, et de l’autre l’éventrent. L’autre façon n’est pas si périlleuse. L’ours est extrêmement friand de miel que les abeilles font dans des troncs d’arbres : il monte attiré par l’odeur de la proie, au sommet des arbres les plus élevés. Les paysans mettent de l’eau-de-vie parmi ce miel ; et l’ours, qui trouve cette nourriture agréable, en prend tant que la force du brandevin l’enivre et le fait tomber, où le paysan alors le trouve étendu sans force, et n’a pas grand’peine à s’en rendre le maître.
Je partis de Copenhague pour Stockholm le 1er juillet. Nous vîmes Frédériksbourg, le lieu de plaisance du roi, qu’on peut appeler le Versailles du Danemark. La chapelle en est magnifique ; la chaire et le tabernacle, et quantité d’autres figures sont d’argent massif ; mais ce qui me parut de plus curieux fut un orgue d’ivoire qu’on dit avoir coûté quatre-vingt mille écus de sculpture.
De Frédérisbourg nous vînmes coucher à Elseneur, où est le détroit du Sund ; c’est là que tous les vaisseaux payent au roi de Danemark. Les vaisseaux suédois sont exempts de payer aucun tribut ; ce qui fait que la plupart des vaisseaux prennent bannière suédoise, qui est de bleu avec une croix jaune. Ce passage est gardé d’un bon château ; mais je ne crois pas qu’il soit bien difficile d’y passer sans rien payer.
Nous vîmes en passant Riga, Engelholm, Laholm, Halmstad, ville fortifiée et recommandable par la dernière bataille que le roi de Suède y donna. Ce fut là le premier combat qu’il soutint, et la première victoire qu’il remporta, aidé de M. de Feuquières, lieutenant général des armées du roi, et ambassadeur auprès du roi de Suède. Ce fut dans cette même bataille que ce jeune roi se laissant emporter à son courage, et se croyant suivi de son régiment de drabans, qui sont ses gardes avec lesquels il se croit invincible, s’avança seul au milieu de l’armée ennemie, cherchant partout le roi de Danemark, et l’appelant à haute voix ; et ne le trouvant point, il se mit à la tête d’un régiment ennemi qu’il trouva sans capitaine, faisant le commandement en allemand, comme toutes les nations du Nord, et le conduisit au milieu de son armée, où il fut haché en pièces.
Nous arrivâmes à Stockholm le lundi à onze heures du soir, ayant été six jours à marcher continuellement et le jour et la nuit, par des rochers et des bois de pin et d’espérias, qui forment la plus belle vue du monde. Nous fîmes ce chemin dans un chariot que nous achetâmes quatre écus à Drasé ; et nous remarquâmes les maisons des paysans, qui sont faites à la moscovite avec des arbres entrelacés. Ces gens ont quelque chose de sauvage ; l’air et la situation du pays leur inspirent cette manière.
Stockholm est une ville que sa situation particulière rend admirable. Elle se trouve située presque au milieu de la mer Baltique, au commencement du golfe Bothnique. Son abord est assez difficile, à cause de la quantité de rochers qui l’environnent ; mais du moment que les vaisseaux sont une fois dans le port, ils sont plus en sûreté qu’en aucun endroit du monde : ils y demeurent sans ancre, et s’approchent jusque dans les maisons. Stockholm est la ville de la mer Baltique du plus grand commerce ; et, comme cette mer n’est navigable que six mois de l’année, rien n’est plus superbe que la quantité des vaisseaux qui se voient dans son port, depuis le mois d’avril jusqu’au mois d’octobre.
Sitôt que nous fûmes arrivés à Stockholm, nous allâmes saluer M. de Feuquières, lieutenant général des armées du roi, qui y était ambassadeur depuis dix ans. Il nous reçut avec tout l’accueil possible, et nous mena le lendemain baiser la main du roi. Ce prince, âgé de vingt-cinq ans, est fils de…, prince de Holstein, entre les mains duquel la reine Christine, fille d’Adolphe, dernier roi de la maison de Vasa, laissa la couronne de Suède, lorsqu’elle voulut se défaire du gouvernement et changer de religion.