Seconde rédaction[212]. Les Génois et le maître des arbalétriers qui les commande chevauchent jusqu’à ce qu’ils soient arrivés en face des Anglais. Alors ils s’arrêtent, prennent leurs arbalètes et s’apprêtent à commencer la bataille. Vers l’heure de vêpres, éclate un orage avec éclairs, tonnerre et pluie abondante poussée par un très-grand vent: les Français reçoivent cette pluie en plein visage, tandis que les Anglais l’ont par derrière. Les Génois s’avancent au combat en poussant des cris et des hurlements; les Anglais ne s’en émeuvent pas et font détonner certains canons[213] qu’ils tiennent en réserve, pour frapper les Génois de stupeur. Quand l’orage est passé, le maître des arbalétriers donne l’ordre aux Génois de tirer de leurs arbalètes pour rompre les rangs des ennemis; ces Génois sont bien vite battus par les archers[214] anglais: ils cherchent à fuir, mais ils se trouvent pris entre ceux qui les poursuivent et les batailles des grands seigneurs français qui s’avancent dans le plus grand désordre. Poussés par les fuyards ou atteints par les flèches anglaises, les chevaux des Français refusent d’aller plus avant, se cabrent ou tombent les uns sur les autres; la confusion est ainsi portée à son comble. Les fantassins anglais en profitent et, se glissant dans la mêlée, tuent ces seigneurs sans défense à coups de dagues, de haches ou avec de courtes massues. La bataille, commencée dans l’après-midi, dure dans ces conditions jusqu’à la tombée de la nuit. Le roi de France, de sa personne, ni aucun de sa bannière ne peut parvenir jusqu’à l’endroit même où l’on se bat; il en est ainsi des gens des Communes de France: seul le sire de Noyers, ancien et preux chevalier qui porte l’oriflamme, la souveraine bannière du roi, réussit à pénétrer jusqu’au milieu de la mêlée et y trouve la mort[215]. P. [416] à [418].
Le vaillant et gentil Jean, roi de Bohême, comte de Luxembourg, [sire de Ammeries et de Rainmes[216], rebaptisé au dire de quelques-uns sous le prénom de Charles[217]], demande à ses gens ce qui se passe, car il est complétement aveugle. A la nouvelle de la déroute des Génois, il invite les chevaliers de sa suite à le conduire si avant dans la mêlée qu’il puisse frapper un coup d’épée. Le Moine de Bazeilles[218] et les autres chevaliers, soit de Bohême, soit du Luxembourg, qui composent l’escorte de ce vaillant prince, s’empressent de se rendre à son désir, et, pour être plus sûrs de n’être pas séparés les uns des autres ni du roi leur seigneur, ils attachent ensemble leurs chevaux par les freins. Le roi de Bohême s’avance ainsi jusqu’au plus fort du combat où il accomplit des prodiges de valeur et se fait tuer avec tous les siens[219], sauf deux écuyers, Lambert d’Oupeye[220] et Pierre d’Auvilliers, qui parviennent je ne sais comment à se sauver. Le fils du roi de Bohême, Charles, élu depuis peu roi d’Allemagne[221], loin de s’associer à l’héroïsme de son père, reprend le chemin d’Amiens, dès qu’il voit que la victoire penche du côté des Anglais. P. [177] à [179], [420] à [422].
Philippe de Valois est au désespoir et frémit de colère en voyant une aussi puissante armée que la sienne taillée en pièces par une poignée d’Anglais. Jean de Hainaut console le roi de France et l’engage à quitter le champ de bataille: la nuit est proche et l’obscurité sera telle bientôt qu’en s’avançant le roi courrait grand risque de se jeter au milieu des ennemis. Cependant, Philippe, qui a la rage et le désespoir au cœur, chevauche un peu en avant comme pour rejoindre les comtes d’Alençon et de Flandre qui sont descendus d’un tertre qu’ils occupaient et soutiennent sans reculer tout l’effort du prince de Galles et de sa bataille.—Le matin de cette journée, le roi de France avait donné à Jean de Hainaut un magnifique coursier noir que monte un chevalier de Hainaut nommé Thierri de Senzeilles, porte-bannière du sire de Beaumont: cheval et cavalier sont réduits au milieu des hasards du combat à se frayer de vive force un passage à travers les rangs de l’armée anglaise qu’ils parviennent à fendre sans que la hampe de la bannière se détache un seul instant des buhos[222] où elle est fixée. Thierri de Senzeilles, se trouvant ainsi séparé de son maître et ne pouvant revenir sur ses pas, chevauche à toute bride dans la direction de Doullens et d’Arras; il arrive le dimanche à Cambrai où il apporte la bannière de son seigneur. Jean de Hainaut et Charles de Montmorency, qui se tiennent au frein du cheval du roi de France, entraînent celui-ci, comme malgré lui, loin du champ de bataille; mais un chevalier de Hainaut, appelé Henri de Houffalize[223], sire de Wargnies-le-Petit[224], attaché au chapeau et au frein du seigneur de Montmorency, ne veut pas, à l’exemple de son maître, quitter le champ de bataille: éperonnant son cheval, il s’élance en pleine mêlée et se bat jusqu’à ce qu’il ait trouvé la mort. P. [179] à [181], [422] à [423].
Cette bataille, livrée le samedi 26 août entre Labroye[225] et Crécy, est encore plus sanglante que chevaleresque. D’ailleurs, la plupart des grands faits d’armes de la journée sont restés inconnus, car elle s’engage fort tard dans l’après-midi. Cette circonstance porte surtout préjudice aux Français, dont beaucoup, se trouvant séparés de leurs seigneurs à la tombée de la nuit et errant à l’aventure dans l’obscurité, vont se jeter au milieu de leurs ennemis. Les Anglais les tuent sans merci, le mot d’ordre ayant été donné le matin de ne prendre personne à quartier à cause de l’immense multitude des Français. Ceux-ci, toutefois, aidés de leurs auxiliaires allemands et savoisiens, ayant réussi à rompre les archers de la bataille du prince de Galles, entreprennent une lutte corps à corps avec les gens d’armes anglais et déploient un courage héroïque. Sur ces entrefaites, la seconde bataille des Anglais, sous les ordres des comtes de Northampton, d’Arundel et de l’évêque de Durham, vient renforcer la première que commande le prince de Galles en personne; Renaud de Cobham et Jean Chandos font des prodiges de valeur. Néanmoins, la lutte est assez acharnée pendant un moment pour que les comtes de Warwick, de Hereford et Renaud de Cobham, auxquels a été confiée la garde du prince, envoient un chevalier demander du secours au roi d’Angleterre, qui, de la motte d’un moulin à vent, suit toutes les péripéties de la bataille. «Mon fils est-il mort ou blessé mortellement?» demande Édouard III au messager nommé Thomas de Norwich.—«Non, monseigneur,» répond celui-ci.—«Retournez alors, reprend le roi, dire à ceux qui vous ont envoyé de ne me point requérir tant que mon fils sera en vie; qu’ils laissent donc l’enfant gagner ses éperons: cette journée est sienne, et je veux qu’il en ait l’honneur.» P. [181] à [183], [423] à [425].
Le comte de Harcourt, frère, et le comte d’Aumale[226], neveu de Godefroi de Harcourt, sont tués; averti du danger qu’ils courent, Godefroi arrive trop tard pour leur sauver la vie. Le comte Charles d’Alençon, frère de Philippe de Valois, le comte Louis de Blois, neveu du roi de France, le duc de Lorraine, les comtes de Flandre, d’Auxerre, de Saint-Pol[227] et le grand prieur de France trouvent aussi la mort en combattant les Anglais. P. [424], [183] et [184].
Première rédaction. Philippe de Valois quitte le champ de bataille à la tombée du jour; escorté de cinq chevaliers seulement, Jean de Hainaut, les seigneurs de Montmorency, de Beaujeu, d’Aubigny et de Montsaut, il arrive au milieu de la nuit devant le château de Labroye dont le châtelain[228], s’entendant appeler, demande qui frappe à sa porte à une heure aussi avancée: «Ouvrez, ouvrez, châtelain, répond Philippe, c’est l’infortuné roi de France.» Le roi reste à Labroye jusqu’à minuit, y prend quelques rafraîchissements et se fait donner des guides pour le conduire; il entre à Amiens au point du jour et s’y arrête pour savoir ce que sont devenus ses gens. P. [184] et [185].
Il y eut beaucoup de morts du côté des Français, et si les Anglais les avaient poursuivis, comme ils firent à Poitiers, il en serait resté encore davantage sur le champ de bataille y compris le roi de France lui-même; mais les vainqueurs se contentèrent de défendre leurs positions et de repousser les attaques. Le roi de France fut redevable de son salut à cette circonstance, car il resta fort tard sur le théâtre de l’action; et lorsqu’il s’en éloigna, il n’avait pas à ses côtés plus de soixante hommes. Il avait eu déjà un cheval tué sous lui lorsque Jean de Hainaut, saisissant par la bride le coursier sur lequel Philippe était remonté, entraîna le roi pour ainsi dire de force loin du champ de bataille. Les archers anglais contribuèrent surtout au succès de cette journée, car ce furent eux qui mirent les Génois en déroute, et la déroute des Génois causa celle des chevaliers français, en quelque sorte écrasés, eux et leurs chevaux, sous cette masse de fuyards[229]. Ajoutez à cela que les gens d’armes et archers anglais étaient suivis de pillards et de ribauds, du pays de Galles et de Cornouaille, armés de grands coutelas, qui, profitant du désordre des ennemis, se jetaient à l’improviste sur les seigneurs français, comtes, barons et chevaliers, et les tuaient sans faire de quartier à personne: ce dont Édouard se montra très-irrité. P. [186] et [187].
Seconde rédaction. La défaite des Français à Crécy eut quatre causes principales: 1º par un orgueil déplacé, ils marchèrent au combat sans obéir à aucun plan, sans observer aucune discipline et contre la volonté même du roi qui fit de vains efforts, ainsi que Jean de Hainaut, pour parvenir sur le lieu du combat; 2º une bonne partie des combattants, du côté des Français, n’avaient ni bu ni mangé de la journée, outre que, marchant depuis le matin, ils étaient accablés de fatigue; 3º ils combattirent, ayant le soleil dans les yeux[230], ce qui les incommodait beaucoup; 4º enfin, l’action s’engagea trop tard, la nuit arriva tout de suite; les gens d’armes français qui s’avançaient, n’y voyant plus assez pour reconnaître la bannière de leurs seigneurs, ne se reconnaissant même plus les uns les autres, allaient se jeter au milieu des ennemis. Du côté des Anglais, au contraire, aucun homme d’armes ne bougea de la place qui lui avait été assignée et n’empêcha les archers de lancer leurs traits.—Le roi de France, qui se tient à une certaine distance de la bataille avec Jean de Hainaut et les chevaliers de son escorte, apprend vers soleil couchant que son armée vient d’être taillée en pièces par les Anglais. A cette nouvelle, il est transporté de colère et, frappant son cheval des éperons, il s’élance vers les ennemis. Les grands seigneurs qui composent son escorte, Jean de Hainaut, Charles de Montmorency, les seigneurs de Saint-Dizier et de Saint-Venant, le supplient de ne pas exposer inutilement au danger en sa personne la noble Couronne de France. Philippe de Valois se rend à leurs conseils et prend le chemin de Labroye où il passe la nuit ainsi que les chevaliers de sa suite. Charles de Bohême, dès lors roi d’Allemagne, fils du roi Jean de Bohême, et le comte Guillaume de Namur, qui vient d’avoir un cheval tué sous lui, quittent aussi le champ de bataille où Guillaume laisse mort un de ses chevaliers nommé Louis de Jupeleu. Cette bataille se livre un samedi, le lendemain de la Saint-Barthélemy, au mois d’août, l’an 1346. Le roi d’Angleterre donne l’ordre de ne pas poursuivre les Français, de laisser les morts à l’endroit où ils sont tombés et de ne pas les dépouiller afin qu’on les puisse mieux reconnaître le lendemain matin; il enjoint à ses gens de reposer tout armés, à ses maréchaux de faire garder son camp par des sentinelles; puis il invite à souper tous les comtes, barons et chevaliers de son armée. P. [426] à [428].
Le soir, Édouard III, qui n’a pas mis son bassinet de la journée, descend de la hauteur où il s’est tenu pendant la bataille, vient vers son fils, lui donne l’accolade et l’embrasse, en disant: «Beau fils, Dieu vous garde! Vous êtes mon fils, car vous vous êtes bravement conduit en ce jour: vous êtes digne de tenir terre.» A ces mots, le prince s’incline tout bas et humblement devant le roi son père qu’il comble des marques de son respect. Les Anglais passent la nuit en actions de grâces et sans se livrer à aucuns divertissements, selon l’ordre exprès du roi. P. [187] et [188], [428] et [429].
Le dimanche, au matin, le brouillard est si épais qu’on voit à peine un arpent devant soi. Cinq cents hommes d’armes et deux mille archers anglais vont en reconnaissance pour voir s’il reste encore dans les environs quelque troupe d’ennemis à disperser; ils rencontrent les milices bourgeoises des communautés de Rouen, de Beauvais, d’Amiens, parties le matin d’Abbeville et de Saint-Riquier, sans rien savoir du désastre de la veille. Les Anglais tombent à l’improviste sur ces bonnes gens et en font un grand carnage; l’archevêque de Rouen[231] et le grand prieur de France périssent dans la mêlée. P. [188] et [189], [428] à [430].