Les hommes de la chité de Poitiers estoient tout segnefiiet de la venue des Englois, et conment sus lor cemin il avoient pris villes et castiaus. Si en estoient tant plus esbahi, et ne sentoient pas lor ville forte assés; mès sus la fiance de auquns chevaliers et esquiers dou pais qui dedens s’estoient boutet et requelliet, tels que li sires de Tannai Bouton, li sires de Puissances et li sires de Cors et lors gens, il se confortoient. Nequedent, li plus riche avoient widiet lors coses les millours et envoiiet oultre à Chasteleraut et d’autre part, et lors fenmes et lors enfans, pour estre à sauveté.
Vous devés savoir que Poitiers est une très grande chité, et de forte garde et perileusse, et moult raemplie d’eglises et de moustiers. Et très que les Englois se departirent de Bourdiaus, avoient ils jetté lor visée de venir à Poitiers, et de euls mettre en painne dou prendre, sus la fiance de avoir i un très grant pourfit. Qant il furent venu par devant, et li signeur l’orent avisée, et conment elle estoit de grant garde, si dissent que elle estoit trop bien prendable. Si se logièrent ce premier jour devant, sans faire nul samblant de l’asalir, et envoiièrent lors coureurs tout autour sus le pais et trouvèrent assés à fourer, car li pais estoit raemplis de vivres, et les gragnes plainnes de tous biens, de bleds, de fains et d’avainnes, et les celiers plains de bons vins. Si prendoient les Englois, desquels que il voloient, et le demorant laissoient.
Qant ce vint à l’endemain, il se departirent en siis pars, et envoiia li contes Derbi asallir en siis lieus les Englois et les Gascons. Et estoient en casqune de ces batailles, les archiers partis ouniement. Et tout à une fois les siis assaus conmenchièrent, dont chil de la ville furent tout esbahit, car il ne sceurent auquel lés entendre. Li gentilhomme qui dedens Poitiers estoient, se missent au deffendre vaillanment, mais il ne porent pas partout entendre. Et ces archiers traioient si ouniement que nuls ne s’osoit bouter en lor trait. Et entrèrent de deus assaus la première fois dedens Poitiers: ce furent li sires de Copane et sa banière, et li sires de Ponmiers et sa banière. Qant li chevalier et esquier veirent que on les avoit efforciés, et que lors ennemis entroient ens, si se retraisent au plus tos que il porent deviers le chastiel, et se boutèrent dedens. Et aussi s’i requellièrent grant fuisson de ceuls de Poitiers. Et moult de hommes, de fenmes et de enfans prissent les camps par deus portes qui furent ouvertes, et se sauvèrent. Et chil qui demorèrent furent ens ou dangier de lors ennemis qui n’en avoient nulle pité, mais i ot ce jour grande ocision. Fº 128.
P. [12], l. 10: l’Angelier.—Mss. A 1 à 14, 18 à 33, B 3: d’Angeli. Fº 155.—Mss. A 15 à 17: d’Angele. Fº 154 vº.
P. [12], l. 26: de Riom.—Ms. B 3: du Rion. Fº 138.
P. [13], l. 16: chevaliers.—Les Mss. A 15 à 17 ajoutent: et moult vaillant homme d’armes. Fº 155.
P. [13], l. 21: Saint Maximiien.—Ms. B 3: Saint Maixent. Fº 138.
P. [13], l. 23: estoient.—Ms. B 6: Après il (le comte Derby) s’en ala par devers Luzegnen; sy prirent la ville, car les bourgois se rendirent par acord et se racatèrent pour une somme de florins; mais au chastiel n’aprochèrent il point, car il est trop fort: il eussent perdu leur paine à l’asallir. Puis s’en vint à Baionne, mais il n’i firent point de damaige, car les bourgois et les hommez de la ville se composèrent au dit conte. Après les Englès s’en alèrent par devers Monstreau Bonin, là où on forgoit grant foison de monnoie de par le roy de Franche: sy y pensoient les Englès de y trouver grant finanche. Monstreul Bonin est ung bieau castieau et fors. Fos 353 et 354.
P. [13], l. 24: Moustruel Bonin.—Mss. A 1 à 6: Monstereul Bonin. Fº 155 vº.—Mss. A 20 à 22: Monstrueil Boinin. Fº 222.—Mss. A 23 à 29: Montereul Bonnin. Fº 172.—Mss. A 30 à 33: Monstruel Boyvin. Fº 192.—Ms. B 3: Montereul Bonin. Fº 138.
P. [14], l. 9: gens.—Ms. A 29: Quant li contes Derbi eut conquis les chasteaux et forteresses dessus declarées, il conclud de venir à tout son ost assieger la cité de Poictiers, laquelle estoit lors grande et esparse, et y avoit assez de terre labourée à la fermeté. Toutefoys il l’assiegea à l’un des lés, car il n’avoit pas tant de gens que pour l’assieger de tous costés. Si commanda incontinent que l’assaut y fust donné. Et ceux de la ville, qui estoyent un grand nombre de gens et la pluspart populaires et mal aidables en tel cas, se defendirent si bien que pour ce jour les gens du conte ne peurent rien conquerir sur la cité; ainçois moult las et travaillés, à tout plenté de fort blecés, ils se retrairent sur le soir à leur logis. Quant vint le matin, aucuns des chevaliers du conte, qui moult desiroient à gaigner, se firent armer et montèrent à cheval, puis chevauchèrent autour de la ville, pour aviser où elle se pourroit plus tost gangner d’assault. Et quant ils eurent partout avisé, ils raportèrent au conte ce qu’ils avoient veu et trouvé, lequel trouva en son conseil d’assaillir le lendemain la cité en trois lieux et mettre la greigneur partie de ses gens d’armes et archers en un endroit où il faisoit le plus foible, et ainsi fut faict. Mais il n’y avoit adonc en la ville, nul gentilhomme de nom, qui sceut que c’estoit d’armes; et aussi n’estoit elle mie fort artillée, ne haut murée en maint lieu, ne ordonnée tellement qu’on peust tost aller d’une deffense à l’autre. Les Angloys commencèrent à assaillir par grand randon, et ces archers à tirer sans arreste: si que les bourgeoys et manans ne se savoyent où tenser, pour les saiettes qui mallement les navroyent, comme gens mal armés et mal paveschés la pluspart qu’ils estoyent. Et si fut si bien continué cel assault, que les gens du conte entrèrent en la cité par le plus foible quartier.