Item, en ycelui an, le lundi veille de la Concepcion Nostre Dame, donna le roy la duchié de Normandie à Charles, son ainsné filz, daulphin de Viennes et conte de Poitiers. Et le lendemain jour de mardi et jour de la dicte feste, luy en fist le dit Charles homage en l’ostel maistre Martin de Merlo, chanoine de Paris, ou cloistre Nostre Dame.
Item, après la deliberacion eue des trois estas dessus dis, ilz respondirent au roy, en la dicte chambre de parlement, par les bouches des dessus nommés, que ilz luy feroient trente mil hommes d’armes par un an à leurs fraiz et despens: dont le roy les fist mercier. Et pour avoir la finance pour paier les dis trente mil hommes d’armes, laquelle fu estimée à cinquante cens mille livres parisis, les trois estas dessus dis ordenèrent que l’en [leveroit[318]] sur toutes gens, de quelque estat qu’ilz fussent, gens d’eglise, nobles ou autres, imposicion de huit deniers parisis pour livre de toutes denrées, et que gabelle de sel courroit par le royaume de France. Mais pour ce que l’en ne povoit lors savoir se les dictes imposicions et gabelle souffisoient, il fu lors ordené que les trois estas dessus dis [retourneroient[319]] à Paris le premier jour de mars ensuivant pour [veoir[320]] l’estat des dictes imposicion et gabelle et sur ce ordonner, ou de autre aide faire pour avoir les dictes cinquante cens mille livres, ou de laissier courir les dictes imposicion et gabelle. Auquel premier jour de mars, les trois estas dessus dis retournèrent à Paris, exceptées pluseurs grosses villes de Picardie, les nobles et pluseurs autres villes de Normandie. Et virent ceulz qui y furent l’estat des dictes imposicion et gabelle; et tant pour ce qu’elles ne souffisoient pas pour avoir les dictes cinquante cens mille livres tournois, comme pour ce que pluseurs du royaume ne s’i vouloient accorder que les dittes imposicion et gabelle courussent en leur pais et ès villes là où ilz demouroient, [ordenèrent[321]] nouviau subside sur chascune personne en la manière qui s’ensuit: c’est assavoir que tout homme et personne, fust du sanc et lignage du roy, et autre clerc ou lay, religieux ou religieuse, exempt et non exempt, hospitaliers, chiefs d’eglises ou autres, eussent rentes ou revenues, office ou administracion; femmes vesves ou celles qui faisoient chiefs, enfans mariés et non mariés qui eussent aucune chose de par eulz, fussent en garde, bail, tutelle, cure, mainburnie ou administracion quelconques; monnoiers et tous autres, de quelque estat, auctorité ou privilège que ilz usassent ou eussent usé ou temps passé,—qui auroit vaillant cent livres de revenue et au[dessus], feust à vie ou à heritage, en gages à cause d’office, en pensions à vie ou à voulenté, feroit aide ou subside de quatre livres pour le fait des dictes guerres: de quarante livres de revenue et au dessus, quarante sous: de dix livres de revenue et au dessus, vingt sous. Et au dessoubs de dix livres, soient [enfans[322]] en mainburnie au dessus de quinze ans, laboureurs et ouvriers gaaingnans, qui n’eussent autre chose que de leur labourage, feroient aide de dix sous. Et se ilz avoient autre chose du leur, ilz feroient aide comme les autres serviteurs mercenaires ou alloiiés qui ne vivoient que de leur service; et qui gaaingnast cent sous par an ou plus [feroit] semblable aide et subside de dix sous, à prendre les sommes dessus dictes à parisis, ou pais de parisis, et à tournois, ou pais de tournois. Et se les dis serviteurs ne gaaingnoient cent sous ou au dessus, ilz n’aideroient de riens, se ilz n’avoient aucuns biens equippolens, ouquel cas ilz aideroient comme dessus. Et aussi n’aideroient de rien mendians ne moines ne cloistriers sans office ou administracion, ne enfans en mainburnie soubs l’aage de quinze ans qui n’eussent aucune chose comme dessus, ne nonnains qui n’eussent en revenue au dessus de dix livres, ne aussi femmes mariées, pour ce que leurs maris aidoient; et estoit et seroit compté ce que elles aroient de par elles avec ce que leurs maris avoient.
Et quant aus clercs et gens d’eglise, prelas, abbés, prieurs, chanoines, curez et autres comme dessus, qui avoient vaillant au dessus de cent livres en revenue, fuissent benefices de sainte eglise, en patrimoine ou en l’un avec l’autre, jusques à cinq mille livres, feraient aide de quatre livres pour le premiers cent livres, et pour chascunes autres cent livres jusques aus dictes cinq mille livres, quarante sous; et ne feroient de riens aide au dessus des dictes cinq mille livres ne aussi de leurs meubles; et les revenues de leurs benefices seroient prisés et estimés selonc le taux du disiesme, ne ne s’en pourraient franchir ne exempter par quelconques privilèges, ne que ilz feissent de leurs disiesmes, quant les disiesmes estoient ottroiés.
Et quant aus nobles et gens [des[323]] bonnes villes qui auroient vaillant au dessus de cent livres de revenue, les dis nobles feroient ayde jusques à cinq mille livres de revenue et noient oultre, pour chascun cent quarante [sous[324]], oultre les quatre livres pour les premiers cent livres; et les gens des bonnes villes, par semblable manière, jusques à mille livres de revenue tant seulement. Et quant aus meubles des nobles qui n’avoient pas cent livres de revenue, l’en extimeroit leurs meubles que ilz auraient jusques à la valeur de mille livres et non plus. Et des gens non nobles qui n’avoient pas quatre cens [livres[325]] de revenue, l’en extimeroit leurs meubles jusques à la value de quatre mille livres, c’est assavoir cent livres de meubles pour dix livres de revenue; et de tant feroient ayde par la manière cy dessus devisée. Et se il avenoit que aucun noble n’eust vaillant tant seulement jusques à cent livres de revenue, ne en meuble purement jusques à mille livres, ou que aucun noble ne eust seulement de revenue quatre cens livres, ne en meubles purement quatre mille livres, et ilz [eust] partie en revenue et partie en meubles, l’en regarderoit et extimeroit sa revenue et son meuble ensemble jusques à la somme de mille livres, quant aus nobles, et de quatre mille livres quant aus non nobles, et non plus.
Item, le samedi cinquième jour de mars, l’an mil trois cens cinquante cinq dessus dit, s’esmut une discencion en la ville d’Arras des menus contre les gros. Et tuèrent les menus le dit jour dix sept des plus nobles de la dicte ville, et le lundi ensuivant en tuèrent autres quatre, et pluseurs en bannirent qui n’estoient pas en la dicte ville. Et ainsi demourèrent les dis menus seigneurs et maistres d’icelle ville.
Item, le mardi cinquième jour d’avril ensuivant, fust le mardi après la miquaresme, le roy de France se parti à matin avant le jour de Meneville tout armé, accompaignié environ de cent lances, entre lesquelz estoient le conte d’Anjou son filz, le duc d’Orliens son frère, messire Jehan d’Artois conte d’Eu, messire Charles son frère, cousins germains du dit roy, le conte de Tanquarville, messire Ernoul [d’Odeneham[326]] mareschal de France et pluseurs autres jusques au nombre dessus dit. Et vint droit au chastel de Rouen par l’uis derrière, sans entrer en la ville, et trouva en la salle du dit chastel assiz au disner Charles son ainsné [fils[327]], duc de Normandie, Charles roy de Navarre, Jehan conte de Harecourt, les seigneurs de Preaux, de Graville et de Clère et de pluseurs autres. Et là fist le roy de France Jehan prendre les diz roy de Navarre, le conte de Harecourt, les seigneurs de Preaux, de Graville et de Clere, messire Lois et messire Guillaume de Harecourt, frères du dit conte, messire Forquet de Friquant, le seigneur de Tournebu, messire Maubue de Mainesmares, tous chevaliers, Colinet Doublet et Jehan de Bantalu, escuiers, et aucuns autres.
Et les fist mettre en prison en diverses chambres du dit chastel, pour ce que, depuis leur reconciliacion faite par le roy de la mort du dit connestable de France, le dit roy de Navarre avoit machiné et traittié pluseurs choses ou dommage, deshonneur et mal du roy et de son dit ainsné filz et de tout le roiaume. Et aussi le conte de Harecourt avoit dit au chastel du Val de Reul, où estoit faite assemblée pour ottroier estre faite aide au roy pour sa guerre en la duchié de Normandie, pluseurs injurieuses et orguilleuses paroles contre le roy, en destourbant de son pooir icelle aide estre acordée et mise à execucion, combien que le dit ainsné filz du roy, duc de Normandie, et le dit roy de Navarre l’eussent acordée au roy.
Et tantost après ala disner le dit roy de France. Et quant il ot disné, il et tous ses enfans son frère et ses diz cousins d’Artois et pluseurs des autres qui estoient venuz avec li, montèrent à cheval et alèrent en un champ derrière le dit chastel appellé le Champ du Pardon. Et là furent menez en deux charrètes par le commandement du roy les diz conte de Harecourt, le seigneur de Graville, monseigneur Maubue et Colinet Doublet; et là leur furent le dit jour les testes copées. Et puis furent tous quatre trainez jusques au gibet de Rouen et là furent pendus, et leurs testes mises sur le dit gibet. Et fu le dit roy de France present et aussi ses diz enfans et son frère à coper les dictes testes, et non pas au prendre. Et ce jour et lendemain jour de mercredi delivra le roy pluseurs autres qui avoient esté pris; et finablement ne demorèrent que trois: c’est assavoir le dit roy de Navarre, le dit Friquet et le dit Bantalu, lesquelz furent menez à Paris, c’est assavoir le dit roy de Navarre au Louvre, et les autres deux en Chastellet. Et depuis fut le dit roy de Navarre mis en Chastellet, et li furent bailliez aucuns du conseil du roy pour le garder. Et pour ce messire Phelippe de Navarre, frère du dit roy de Navarre, [fist garnir de gens et de vivres pluseurs des chasteaux que le dit roy de Navarre[328]] avoit en Normandie. Et jà soit ce que le roy de France mandast au dit messire Phelippe qu’i[l] li rendist les dis chasteaux, toutesvoies ne le vouloit il pas faire. Mais assemblèrent ilz et messire Godefroy de Harecourt, oncle du dit conte de Harecourt, pluseurs ennemis du roy; et les firent venir ou paiz de Costentin, lequel pais ilz tindrent contre le dit roy de France et ses gens.
Item, le mercredi vingt septième jour du dit moys d’avril, et fu le mercredi après Pasques qui furent l’an mil trois cens cinquante six, car Pasques furent lors le vingt quatrième jour d’avril, messire Ernoul [d’Odeneham], lors mareschal de France, ala en la ville d’Arras, et là, sagement et sans effort de gens d’armes, fist prendre pluseurs personnes jusques au nombre de cent et de plus de ceulz qui avoient mise la dicte ville en rebellion et murdri pluseurs des gros bourgois d’icelle ville, dont dessus est faite mencion. Et l’andemain jour de jeudi fist le dit mareschal copper les testes à vingt des dessus diz qu’il avoit fait prendre, ou marchié de la dicte ville, et les autres fist tenir en prison fermée jusques [ad ce que[329]] le roy ou li en eussent [ordené[330]] autrement. Et par ce fu mise la dicte ville en vraie obeissance du roy; et demorèrent paisiblement les bonnes gens en icelle, si comme ilz faisoient avant la dicte rebellion.
Item ou dit an cinquante six, en la fin du mois de juing, descendi le duc de Lencastre en Costantin et s’assembla avecques messire Phelippe de Navarre, qui s’estoit rendu ennemi du roy pour cause de la prise du roy de Navarre son frère qui encore estoit en prison. Et avecques le dit duc et messire Phelippe estoit messire Godefroy de Harecourt dessus nommé, oncle du conte de Harecourt qui avoit eue la teste copée à Rouen. Et se mistrent à chevauchier, et estoient environ quatre mille combatans; et chevauchièrent à Lisieux, au Bec, au Ponteaudemer, et raffreschirent le chastiel qui avoit esté assegié par l’espace de huit ou neuf sepmaines. Mais messire Robert de Hodetot, lors maistre des arbalestriers, qui avoit tenu le siège devant le chastel dessus dit, et en sa compaingnie pluseurs nobles et autres se partirent du dit siège, quant ilz sceurent la venue des dis duc messire Phelippe et messire Godefroy, et laissièrent les engins et l’artillerie qu’i[l] avoient; et ceulz du dit chastel pristrent tout et mistrent tout dedens le dit chastel. Et après chevauchièrent les diz duc et messire Phelippe et leur compaingnie jusques à Breteul, en pillant et robant les villes et le pais par ou ilz passoient, et raffreschirent le chastel. Et pour ce qu’ilz trouvèrent que la cité et le chastel d’Evreux avoient esté de nouvel renduz aus gens du roy, qui longuement [avoit[331]] esté assiegé devant, et avoit esté la dicte cité toute arse et l’eglise cathedral aussi pilliée et robée tant par les Navarrois qui rendirent le dit chastel, lequel fu rendu par composicion, comme par aucuns des gens du roy qui estoient au siège, les dis duc et messire Phelippe et leur compaignie alèrent à Vemeul ou Perche, et pristrent la ville et le chastel, et pillèrent et robèrent tout, [et] ardirent partie de la dicte ville.