Charles V délègue le seigneur de Coucy et Guillaume de Dormans, chancelier de France, pour prendre part aux conférences secrètes qui se doivent tenir à Montreuil-sur-Mer. Édouard III, de son côté, renvoie pour le même objet à Calais le comte de Salisbury, Guichard d’Angle, l’évêque de Herford et l’évêque de Saint-David, chancelier d’Angleterre[401]. Les deux légats du pape, l’archevêque de Ravenne et l’évêque de Carpentras, continuent de servir d’intermédiaires entre les ambassadeurs des deux nations. Outre la main d’une princesse de sang royal, les Français offrent d’abandonner aux Anglais douze cités du duché d’Aquitaine, mais à la condition que la forteresse de Calais sera abattue. On ne parvient point à s’entendre sur le choix d’une place neutre[402], située entre Montreuil et Calais, où se tiendraient les conférences, et cette circonstance détermine la rupture des négociations. Aussi, dès que la trêve est expirée, la guerre se rallume entre les deux pays. Le comte de Salisbury et Guichard d’Angle, à la tête de cent hommes d’armes et de deux cents archers, vont chercher le duc de Bretagne à Bruges, où il se tient auprès de son cousin le comte de Flandre, et le ramènent à Calais. P. 227, 228, 322.
Désespérant de ramener la paix entre les deux rois de France et d’Angleterre, le pape Grégoire XI déclare aux cardinaux qu’il veut partir d’Avignon pour aller tenir son siège à Rome. Les membres du sacré collège s’efforcent en vain de combattre cette résolution qui, selon eux, va mettre l’Église en grand trouble. Bon gré, mal gré, il leur faut s’embarquer avec le Saint-Père à Marseille[403], d’où ils vont toucher terre à Gênes. Là, ils se rembarquent sur leurs galées et arrivent à Rome où leur venue comble de joie les Romains et les habitants de la Romagne. Le retour du Saint-Siège à Rome occasionna depuis de grands troubles dans l’Église[404], comme il sera raconté ci-après, s’il m’est donné de conduire jusque-là cette histoire. P. 228, 229, 322.
Pendant que ces négociations se poursuivent à Bruges, le roi de France fait de grands préparatifs maritimes pour porter le ravage et l’incendie sur les côtes d’Angleterre. D. Ferrand Sanchez de Tovar commande la flotte envoyée par D. Enrique de Trastamar, roi de Castille[405], au secours de Charles V son allié. La flotte française proprement dite est sous les ordres de Jean de Vienne, amiral de France, et de Jean de Rye, lesquels ont enrôlé sous leurs bannières un certain nombre de chevaliers de Bourgogne, de Champagne et de Picardie. Les deux flottes réunies explorent la mer et n’attendent que la déclaration de guerre pour ouvrir les hostilités. Informé de cette situation, Jean, duc de Lancastre, préposé au gouvernement du royaume au lieu et place de son père Édouard III gravement malade, envoie Jean d’Arundel à Southampton avec deux cents hommes d’armes et trois cents archers pour faire frontière contre les Français[406].—A peine arrivé de Bruges à Calais, Jean, duc de Bretagne, laisse dans cette dernière ville le comte de Salisbury ainsi que Guichard d’Angle et repasse le détroit; puis il se rend, en passant par Douvres et Londres, au petit manoir royal de Sheen, situé sur la Tamise à cinq lieues anglaises de Londres. C’est dans ce manoir que le roi d’Angleterre, dont l’état ne laisse plus aucun espoir, est assisté à son lit de mort par Jean, duc de Lancastre, Edmond, comte de Cambridge, Thomas, le plus jeune de ses fils, le comte de March et la dame de Coucy sa fille. La veille de Saint-Jean-Baptiste 1377, Édouard III rend le dernier soupir[407]. On rapporte les restes du vieux roi à Londres où, après lui avoir fait de magnifiques funérailles, on l’enterre à l’abbaye de Westminster[408] à côté de Philippa de Hainaut sa femme. Il est pleuré par tous ses sujets. Les grands du royaume sont d’avis de faire couronner immédiatement comme roi son petit-fils le jeune Richard. Le comte de Salisbury et Guichard d’Angle reviennent de Calais en Angleterre, et l’on prend des mesures pour mettre en bon état de défense tous les points faibles des côtes anglaises avant que la nouvelle de la mort d’Édouard III ne se soit répandue au dehors. P. 229 à 232, 322.
La veille de Saint-Pierre et Saint-Paul[409], les Français opèrent une descente à Rye[410], port situé dans le comté de [Sussex], vers les marches du comté de Kent, dont la population se compose de pêcheurs et de mariniers; ils mettent cette ville au pillage et la brûlent; puis ils se rembarquent et cinglent vers Southampton, mais sans faire encore de ce côté une nouvelle descente. Les nouvelles en arrivent à Londres le 8 juillet, le jour même où l’on couronne[411] en cette ville, dans la chapelle de Westminster, le jeune Richard II, alors âgé de onze ans. A l’occasion de son couronnement, le nouveau roi crée neuf chevaliers et cinq comtes dont voici les noms: Thomas, oncle de Richard, créé comte de Buckingham[412]; Henri, seigneur de Percy, promu comte de Northumberland; Thomas Holand, frère utérin du roi[413], nommé comte de Kent; Guichard d’Angle, le gouverneur du jeune roi, qui devient comte de Huntingdon; enfin Thomas, seigneur de Mowbray, élevé à la dignité de comte de Nottingham. Aussitôt après cette cérémonie du couronnement, les deux frères Edmond, comte de Cambridge, et Thomas, comte de Buckingham, oncles du roi, vont faire frontière à Douvres[414] avec quatre cents hommes d’armes et six cents archers, tandis que Guillaume, comte de Salisbury[415], et Jean de Montagu, frère du dit comte, sont préposés à la garde du port de Poole[416] à la tête de deux cents hommes d’armes et de trois cents archers. Jean d’Arundel est chargé de la défense de Southampton. Les Français débarquent dans l’île de Wight[417], pillent et brûlent les villes de Portsmouth[418], de Darmouth, de Plymouth et de Weymouth. Ils essayent de prendre terre à Southampton, mais ils sont repoussés après un petit engagement par Jean d’Arundel et forcés de regagner leurs vaisseaux. Une autre tentative de débarquement près de Poole n’est pas plus heureuse; elle échoue grâce aux mesures prises par Guillaume, comte de Salisbury, et par Jean de Montagu, son frère, qui se transportent à cheval sur tous les points menacés de cette partie des côtes d’Angleterre et réussissent ainsi à empêcher tout débarquement des Français. P. 232 à 234, 323.
Jean de Vienne et Jean de Rye opèrent une descente près de Lewes[419], bon gros village sur mer où se trouve un riche prieuré. Les habitants des environs ont cherché un refuge dans cette place défendue par le prieur et par deux chevaliers, Thomas Cheyne et Jean Fallesley[420]. Un combat très disputé se livre sur la grande place, devant l’église. La supériorité du nombre finit par assurer la victoire aux Français, qui tuent deux cents Anglais et font les deux chevaliers prisonniers ainsi que le prieur. Après avoir pillé et détruit la ville de Lewes, les vainqueurs se rembarquent à la marée montante sur leurs navires chargés de butin et apprennent par leurs prisonniers la mort d’Édouard III[421] et le couronnement de Richard II. Jean de Vienne s’empresse d’envoyer un de ses chevaliers et trois écuyers porter ces nouvelles au roi de France. Ces quatre messagers traversent le détroit sur une grosse barge espagnole, abordent au Crotoy, passent à côté d’Abbeville sans y entrer, chevauchent vers Amiens et arrivent à Paris, où ils trouvent Charles V entouré des ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Aussitôt qu’il est informé de la mort de son «frère» d’Angleterre, Charles fait célébrer à la Sainte Chapelle à Paris un service funèbre aussi solennel que si Édouard III eût été son cousin germain. P. 234 à 237, 323.
Après cette descente à Lewes, la flotte française et espagnole cingle vers Douvres. La garnison de cette place, composée de quatre cents lances et de huit cents archers sous les ordres des comtes de Cambridge et de Buckingham, oncles du roi, a résolu de ne point s’opposer au débarquement des Français qu’elle attend de pied ferme, rangée en bon ordre sur le rivage. Frappé de cette belle contenance, Jean de Vienne renonce à attaquer Douvres[422] et vient mouiller devant les remparts de Calais un jour que Hugh de Calverly, gouverneur de cette forteresse, est allé chevaucher devant Saint-Omer en compagnie de Jean de Harleston et de Jean, seigneur de Gommegnies, capitaines de Guines et d’Ardres (Guillaume de Gommegnies, fils aîné du seigneur de Gommegnies, fut armé chevalier au cours de cette chevauchée). Hugh de Calverly, trouvant à son retour les navires ennemis ancrés devant Calais, se prépare à soutenir un siège et à repousser un assaut qu’il croit inévitable; mais après huit jours de mouillage la flotte franco-espagnole est réduite par le mauvais temps à lever l’ancre sans avoir rien fait, pour chercher un abri dans le havre de Harfleur. P. 237, 238, 323.
On a vu plus haut comment Jean de Grailly, captal de Buch, fut pris devant Soubise en Poitou par le corps d’armée d’Owen de Galles et de Radigo de Rojas, amené captif à Paris et enfermé dans la tour du Temple. Maintes fois le roi d’Angleterre, en échange de la mise en liberté du captal, avait offert de rendre le comte de Saint-Pol et trois ou quatre autres prisonniers dont il eût pu tirer une rançon de plus de cent mille francs, mais le roi de France avait toujours repoussé ces offres. Il était bien décidé à ne délivrer son prisonnier qu’à une condition, c’est que Jean de Grailly embrasserait le parti français, auquel cas il promettait de lui donner de grandes terres, de beaux revenus et de le marier aussi hautement que richement. Le captal, de son côté, refusait de se prêter au marché qu’on lui proposait et disait qu’en ne consentant pas à le mettre à finance on ne lui faisait pas le droit d’armes. Il ajoutait que le roi d’Angleterre son maître s’était mieux conduit en semblable occurrence envers Bertrand du Guesclin et les plus nobles du royaume de France. Pierre d’Auvilliers, l’écuyer qui avait fait Jean de Grailly prisonnier et qui avait cédé sa prise en échange d’une somme de douze cents francs, partageait le mécontentement du captal et en arrivait à regretter d’avoir livré ce grand seigneur au roi de France. Pour couper court à toutes ces difficultés, Enguerrand, seigneur de Coucy, conseille à Charles V de mettre en liberté Jean de Grailly, à la condition que celui-ci jurera de ne point prendre les armes à l’avenir contre le royaume de France. Mis en demeure d’être délivré sous cette condition, le captal de Buch demande du temps pour réfléchir; mais il succombe, sur ces entrefaites, à une maladie de langueur qui le minait depuis le commencement de sa captivité et l’empêchait de boire et de manger[423]. Charles V lui fait faire de magnifiques obsèques, non seulement comme à un vaillant chevalier, mais encore comme à un grand seigneur issu de la lignée des comtes de Foix et apparenté à la maison de France. P. 239 à 241, 323.
Pendant que la flotte franco-espagnole, placée sous les ordres de Jean de Vienne, opère des descentes et porte le ravage sur les côtes d’Angleterre, Hugh de Calverly, Jean de Harleston, Jean, seigneur de Gommegnies, capitaines de Calais, de Guines et d’Ardres, ravagent de leur côté la marche de Saint-Omer, les environs de Thérouanne, les comtés de Saint-Pol, d’Artois et de Boulogne, faisant main basse sur tout ce que l’on n’a pas eu la précaution de mettre en sûreté dans l’intérieur de quelque forteresse. Des trois places fortes occupées dans cette région par les Anglais, Calais, Guines et Ardres, cette dernière est la plus facile à prendre parce que le seigneur de Gommegnies[424], qui en est le capitaine, n’a pas eu soin de la munir d’artillerie. A l’instigation de quelques-uns de ses conseillers, Charles V fait secrètement des préparatifs considérables pour s’emparer de cette place. Philippe, duc de Bourgogne, mis à la tête de l’expédition, convoque à Troyes[425] les gens d’armes de ses duché et comté de Bourgogne, tandis que le roi donne à Paris rendez-vous aux hommes d’armes de la Bretagne et de l’Ile de France et mande à Arras ceux du Vermandois et de l’Artois; ces détachements font leur jonction à Paris; puis, une fois réunis, ils se dirigent, pendant la dernière semaine du mois d’août, vers Arras et de là vers Saint-Omer. L’effectif de ces troupes d’élite s’élève à deux mille cinq cents lances[426]. Un samedi, ce corps d’armée, campé à Saint-Omer et dans les environs de cette ville, s’ébranle en bon ordre et vient mettre le siège devant Ardres. Noms des principaux bannerets de Bourgogne, de Bretagne, de Normandie, de l’Ile de France, du Vermandois, de l’Artois, qui composent ce corps d’armée. Logés sous de simples abris de feuillage ou même sur la terre nue, les assiégeants font dresser et appareiller leurs canons, qui lancent des carreaux pesant deux cents livres. P. 241 à 244, 323, 234.
Jean, seigneur de Gommegnies, capitaine d’Ardres, compte parmi ses compagnons d’armes[427] plusieurs chevaliers originaires du Hainaut et notamment Eustache, seigneur de Vertain, Pierre, frère d’Eustache, Jacques du Sart. Mathieu, seigneur de Hangest, brave chevalier du Vermandois, un jour qu’il a poussé sa chevauchée jusqu’aux barrières d’Ardres, somme les Hainuyers de la garnison à la solde du roi d’Angleterre de rendre cette forteresse au duc de Bourgogne. Deux de ceux-ci, les frères Ireux et Hutin du Lay, refusent, tant en leur nom qu’au nom de leurs compagnons d’armes, de se rendre à cette sommation. Le seigneur de Hangest leur déclare alors que, si la place est emportée de vive force, nul de ses défenseurs ne sera pris à merci. P. 244, 245, 324.
Raoul, seigneur de Renneval, cousin germain du seigneur de Gommegnies, pénètre à la faveur d’un sauf-conduit dans l’enceinte de la forteresse et renouvelle à son cousin la déclaration déjà faite par le seigneur de Hangest; il y met tant d’insistance qu’il décide le capitaine d’Ardres à venir parler au duc de Bourgogne et au seigneur de Clisson. Une fois revenu au milieu de ses compagnons d’armes, le seigneur de Gommegnies leur expose la situation et les consulte sur le parti à prendre. Ceux-ci, après lui avoir reproché sa négligence et le manque d’artillerie de la forteresse confiée à sa garde, sont d’avis de se rendre. Aux termes de cette reddition, les habitants d’Ardres conservent leurs biens et ont la vie sauve[428]. Gauvinet de Bailleul conduit jusqu’à Calais les quatre chevaliers du Hainaut mentionnés ci-dessus ainsi que leurs soudoyers, tandis que le seigneur de Clisson et les maréchaux de France prennent possession d’Ardres. P. 245 à 247, 324.