La levée du siège de Quimperlé est suivie du licenciement de l’armée du duc de Bretagne. Les comtes de Cambridge, de March et le seigneur Spencer retournent en Angleterre. Le duc de Bretagne, après avoir fait visite à la duchesse au château d’Auray où il l’avait laissée plus d’un an auparavant, l’emmène avec lui au delà du détroit. Le duc de Lancastre, revenu de Bruges à Calais, prend le même chemin, tout en se réservant de revenir à Bruges à la Toussaint suivante. Quant au duc d’Anjou, il retourne à Saint-Omer, d’où il ne s’absente que pour passer quelque temps en Thiérache auprès de la duchesse sa femme, qui a reçu la terre de Guise en héritage. Seuls, les légats envoyés par le Saint-Siège en vue de la conclusion d’un traité de paix continuent de séjourner à Bruges.—Dans l’opinion des Anglais, la trêve de Bruges, qui a amené la levée du siège de Quimperlé, doit entraîner également celle du siège de Saint-Sauveur-le-Vicomte; mais les Français, qui ont forcé la garnison de cette dernière place à capituler et qui voient approcher le jour fixé pour la reddition, ne l’entendent pas ainsi[368] et n’ont pas réuni moins de dix mille lances devant la forteresse pour le cas où le duc de Bretagne viendrait, au jour marqué par le traité de capitulation, leur offrir la bataille pour les forcer à lever le siège. Ils menacent de faire mourir les otages qui leur ont été remis et, si on les réduit à emporter la place d’assaut, de ne faire quartier à personne. Ces menaces décident Catterton et les gens d’armes placés sous ses ordres à effectuer la reddition du château de Saint-Sauveur-le-Vicomte, dont le connétable prend possession au nom du roi de France. Après cette reddition, la garnison anglaise s’embarque[369] pour retourner en Angleterre, tandis que les gens des compagnies se dirigent vers la Bretagne et les bords de la Loire, en attendant que Charles V leur transmette de nouveaux ordres. P. 212 à 214, 321.

CHAPITRE CII

1375, août et septembre. GUERRE ENTRE ENGUERRAND VII, SEIGNEUR DE COUCY, ET LÉOPOLD II, DUC D’AUTRICHE, AU SUJET DE SEIGNEURIES SITUÉES EN ALSACE, DANS LE BRISGAU, L’ARGOVIE ET LE COMTÉ DE NYDAU; MARCHE DES COMPAGNIES RASSEMBLÉES PAR LE DIT ENGUERRAND A TRAVERS LA CHAMPAGNE ORIENTALE, LE BARROIS, LE PAYS MESSIN, LA LORRAINE ET L’ALSACE.—1375, décembre-1376, 12 mars. CONFÉRENCES DE BRUGES; PROROGATION JUSQU’AU 1er AVRIL 1377 DES TRÊVES QUI DEVAIENT EXPIRER LE DERNIER JUIN 1376.—1375, octobre, novembre, décembre. RAVAGES EXERCÉS PAR LES COMPAGNIES SUR LA RIVE GAUCHE DU RHIN, EN ALSACE ET EN SUISSE.—1376, 13 janvier. CONCLUSION D’UN TRAITÉ DE PAIX AVEC LES DUCS D’AUTRICHE ET RETOUR FURTIF EN FRANCE DU SEIGNEUR DE COUCY.—8 juin. MORT D’ÉDOUARD, PRINCE DE GALLES, SURNOMMÉ LE PRINCE NOIR.—Septembre. MORT DE JEAN DE GRAILLY, CAPTAL DE BUCH.—1376, 20 septembre-1377, 17 janvier. DÉPART D’AVIGNON DU PAPE GRÉGOIRE XI ET ARRIVÉE A ROME.—1377, mars, avril et mai. NOUVELLES CONFÉRENCES POUR LA PAIX ENTRE LES PLÉNIPOTENTIAIRES DU ROI DE FRANCE, QUI SE TIENNENT A MONTREUIL-SUR-MER ET A BOLOGNE, ET CEUX DU ROI D’ANGLETERRE ÉTABLIS A CALAIS. PRÉPARATIFS MARITIMES DES FRANÇAIS POUR FAIRE DES DESCENTES SUR LES CÔTES D’ANGLETERRE ET DES ANGLAIS POUR S’OPPOSER A CES DESCENTES.—21 juin. MORT D’ÉDOUARD III.—28 juin. DESCENTE DES FRANÇAIS A RYE; PRISE ET PILLAGE DE CETTE VILLE.—16 juillet. COURONNEMENT DE RICHARD II.—Fin de juin et juillet. COMBAT DE LEWES; PRISE ET PILLAGE DE CETTE VILLE, DE FOLKESTONE, DE PORTSMOUTH, DE DARMOUTH ET DE PLYMOUTH.—15 août-septembre. NOUVELLE CAMPAGNE MARITIME DES FRANÇAIS; OCCUPATION DE L’ILE DE WIGHT; DESCENTES A SOUTHAMPTON ET A WINCHELSEA; INCENDIE DE POOLE. EXPÉDITION DU DUC DE BOURGOGNE SUR LES CONFINS DU BOULONNAIS ET DU CALAISIS; PRISE D’ARDRES ET D’AUDRUICQ (§§ 769 à 788).

C’est au moment où les Compagnies, qui désolent depuis si longtemps la France, redoublent ainsi leurs ravages, qu’une occasion se présente d’en débarrasser le royaume. Cette occasion est offerte par les démêlés relatifs à la succession du duché d’Autriche. Enguerrand, seigneur de Coucy, revendique cette succession du chef de sa mère, sœur germaine du dernier duc d’Autriche[370], à l’encontre d’un autre prétendant qui s’est emparé du duché[371], quoiqu’il ne soit que le cousin germain de son prédécesseur. Les conseillers de Charles V sont d’avis que le seigneur de Coucy entre en campagne pour faire valoir ses droits les armes à la main en s’aidant des Compagnies qu’il devra emmener à cet effet hors de France. Enguerrand était alors de retour depuis peu de temps d’une expédition en Italie[372] où il avait combattu pendant plusieurs années pour le Saint-Siège contre les Milanais, les Florentins et les Pisans. Deux des principaux conseillers de Charles V, Bureau de la Rivière et [Jean] le Mercier, profitent du séjour du seigneur de Coucy à Saint-Gobain[373] auprès de sa femme[374], fille d’Édouard III, pour lui faire des ouvertures. Il est convenu que, si Enguerrand consent à emmener en Autriche[375] les gens des Compagnies et particulièrement les Bretons[376], il sera défrayé d’une partie des dépenses de l’expédition par le roi de France[377], qui lui assurera en outre un libre passage à travers la Bourgogne, l’Alsace et même au delà du Rhin. Les bandes dont on veut obtenir l’éloignement s’empressent d’accepter les grandes sommes d’argent qu’on leur distribue au nom du roi Charles[378]; mais on va voir que le seigneur de Coucy, malgré cette distribution et ces avances, n’en put obtenir plus tard aucun service. P. 214 à 216, 321.

Vers la Saint-Michel 1375[379], les Compagnies enrôlées pour l’expédition d’Autriche traversent la Lorraine en la ravageant, pillent villes et châteaux et obtiennent en or et argent des bourgeois de Metz[380] à peu près tout ce qu’elles demandent. Les principaux chevaliers, qui ont pris la direction de ces bandes, sont le seigneur de Coucy, Raoul de Coucy, oncle[381] de ce grand seigneur, le vicomte de Meaux[382], les seigneurs de Vergy[383], de Roye[384], de Renneval[385], de Hangest[386] et Hue de Roucy[387]. Avant de donner passage aux Bretons et aux Bourguignons à travers leur pays, les seigneurs d’Alsace leur font promettre de s’abstenir des actes de déprédation dont ils sont coutumiers. Les capitaines en prennent l’engagement[388] et observent d’abord tant bien que mal cet engagement; mais par la suite ces bandes indisciplinées ne tinrent rien de ce qui avait été promis.—A la Toussaint de cette même année 1375, des conférences se tiennent à Bruges entre les ducs de Lancastre et de Bretagne, chargés des pleins pouvoirs du roi d’Angleterre, et les ducs d’Anjou et de Bourgogne, députés par le roi de France. A l’occasion de ces conférences, Louis, comte de Flandre, et Philippe, duc de Bourgogne, gendre du dit comte, donnent à Gand des joutes solennelles[389] en l’honneur des ducs d’Anjou, de Lancastre et de Bretagne. Le duc et la duchesse de Brabant, le duc Aubert de Bavière et sa femme, la duchesse de Bourgogne, assistent à ces joutes qui durent quatre jours et auxquelles prennent part cinquante chevaliers et cinquante écuyers. Les négociations entamées à Bruges immédiatement après ces joutes ne peuvent, malgré l’entremise des deux légats, aboutir à aucun résultat. Le roi d’Angleterre exige d’abord que les Français rendent tout ce qu’ils ont reconquis depuis l’ouverture des hostilités, ensuite qu’ils achèvent de payer la rançon stipulée par le traité de Brétigny et enfin qu’ils mettent en liberté le captal de Buch. Le roi de France, à l’inverse, réclame, outre la cession de Calais et la démolition des fortifications de cette place, la restitution de toutes les sommes versées tant par lui que par le roi Jean II son père pour l’acquittement de la dite rançon de Brétigny. Des réclamations aussi contradictoires rendent impossible toute entente. Toutefois, j’appris alors que ce furent principalement les deux questions de Bretagne et d’Espagne qui amenèrent la rupture des négociations. On proroge la trêve jusqu’au 1er avril 1376[390]. Après quoi, les ducs se séparent pour retourner les uns en Angleterre, les autres en France. Les légats seuls restent à Bruges; il est vrai que l’on est convenu, avant de se séparer, de renvoyer dans cette ville des députés chargés de pleins pouvoirs pour la Toussaint suivante. P. 216 à 219, 321.

Arrivé en Alsace, le seigneur de Coucy défie le duc d’Autriche et lui déclare la guerre. A la première nouvelle des projets hostiles de ce grand seigneur et de la marche des Compagnies, les gens de Léopold II brûlent et détruisent eux-mêmes bien trois journées du pays que doivent traverser ces bandes. Accoutumés aux grasses et riches campagnes de France, de Berry et de Bretagne, des bords de la Marne et de la Loire, les gens des Compagnies, trouvant partout sur leur chemin un territoire pauvre et dévasté, manquant d’ailleurs de fourrage pour leurs chevaux, veulent rebrousser chemin. Ils s’échelonnent sur la rive gauche du Rhin et refusent de franchir ce fleuve sous prétexte qu’ils ne le peuvent passer à gué et qu’ils n’ont point de bateaux pour y établir un pont. A tous les reproches que leur adresse Enguerrand VII, ils répondent qu’il n’a qu’à leur donner l’exemple en allant de l’avant et qu’ils le suivront[391]. Le duc d’Autriche, qui n’en redoute pas moins l’approche de ces bandes, fait offrir le comté de Ferrette[392] dont le revenu annuel est de vingt mille francs, au seigneur de Coucy qui repousse cette offre. P. 219 à 221, 321.

Le seigneur de Coucy, dans la crainte d’être trahi par les gens des Compagnies et livré au duc d’Autriche ou aux Allemands, se sauve pendant la nuit à la faveur d’un déguisement, escorté de deux de ses chevaliers seulement[393]. Un retour aussi précipité fait l’étonnement du roi de France, des ducs d’Anjou, de Berry et de Bourgogne, auxquels Enguerrand VII, qui était doué d’une éloquence naturelle, n’a pas de peine à faire approuver les motifs de ce retour. Après Pâques[394], le seigneur de Coucy obtient du roi de France l’autorisation d’aller passer quelque temps en Angleterre avec sa femme, fille d’Édouard III; Charles V l’a chargé de rechercher les bases d’un arrangement entre les deux pays. P. 221 à 223, 321, 322.

Les Compagnies, ayant renoncé définitivement à envahir le duché d’Autriche, refluent vers la France[395] qu’elles appellent leur chambre.—Le seigneur de Coucy, pendant son séjour au delà du détroit, rend successivement visite, d’abord au roi d’Angleterre qui fait bon accueil à son gendre et à sa fille, ensuite à ses quatre beaux-frères, Édouard, prince de Galles, gravement malade à Londres, Jean, duc de Lancastre, Edmond, comte de Cambridge, et Thomas, le plus jeune des quatre frères. Il va voir aussi son neveu le jeune Richard, fils du prince de Galles, confié à la garde et à la direction de Guichard d’Angle; puis il laisse en Angleterre sa femme ainsi que sa fille cadette la damoiselle de Coucy et revient en France.—Sur ces entrefaites, Édouard III, qui règne depuis cinquante ans, célèbre son jubilé ou cinquantenaire[396] et fait à cette occasion des largesses à ses chevaliers. Un peu avant la célébration de ce jubilé, le jour de la Trinité 1376[397], Édouard, prince de Galles, était mort au palais de Westminster lez Londres; après avoir embaumé ses restes et les avoir mis dans un cercueil de plomb, on les garda ainsi jusqu’à la fête Saint-Michel suivante, jour où on lui fit des obsèques solennelles dans l’abbaye de Westminster[398]. P. 223 à 225, 322.

Charles V, aussitôt qu’il est informé de la mort du prince de Galles, fait célébrer en la Sainte-Chapelle du Palais à Paris un service funèbre auquel assistent ses trois frères.—A la Toussaint, de nouvelles conférences se tiennent à Bruges entre Jean de Montagu, le seigneur de Cobham, l’évêque de Herford, le doyen de Saint-Paul de Londres, députés par le roi d’Angleterre, le comte de Saarbruck, le seigneur de Châtillon et Philibert de l’Espinasse, plénipotentiaires du roi de France; mais ces conférences n’aboutissent, malgré l’entremise des deux légats, à aucun résultat. L’échec de ces entrevues officielles n’empêche pas les deux Cours d’engager des négociations secrètes pendant le carême, et l’ouverture de ces négociations amène la prorogation de la trêve jusqu’au 1er mai. Les pourparlers ont lieu à Montreuil-sur-Mer, et les personnages qui y prennent part sont, du côté des Français, le seigneur de Coucy, Bureau de la Rivière, Nicolas Braque et Jean le Mercier; du côté des Anglais, Guichard d’Angle, Richard Stury et Geoffroi Chaucer[399]. Ces pourparlers sont relatifs à un projet de mariage entre le jeune Richard, fils du prince de Galles, et Marie, fille du roi de France, et n’ont au reste d’autre résultat que de faire proroger la trêve un mois de plus. P. 225, 226, 322.

A la fête de Noël de l’année précédente (1376), dans un grand Parlement[400] tenu au palais de Westminster, en présence des prélats, des ducs, des comtes, des barons et des chevaliers d’Angleterre, Édouard III avait reconnu Richard, fils du prince de Galles, comme son héritier présomptif et l’avait associé à la Couronne; tous les assistants et aussi les officiers des cités et bonnes villes, des ports et passages, avaient prêté serment de fidélité à ce jeune prince. Immédiatement après cette cérémonie, le vieux roi avait ressenti les premières atteintes de la maladie dont il devait bientôt mourir. P. 226, 227, 322.