Les rois de France et d’Angleterre concluent une trêve[352] qui ne s’appliquait à l’origine qu’au pays situé entre Calais et la rivière de Somme; cette trêve ne fut point observée dans les anciennes marches, notamment en Normandie et en Bretagne. Louis, duc d’Anjou[353], arrive à Saint-Omer en compagnie de deux légats[354]. L’escorte du duc se compose d’environ mille lances de Bretons dont Bertrand du Guesclin, connétable de France, Olivier, seigneur de Clisson, Jean, vicomte de Rohan, Gui, comte de Laval[355], les seigneurs de Beaumanoir et de Rochefort sont les chefs. Ces gens d’armes, logés au plat pays aux environs de Bailleul et de la Croix en Flandre, touchent une solde avec laquelle ils payent tout ce qu’ils prennent sans grever l’habitant; mais ils se tiennent prêts à prendre l’offensive et n’ont qu’une médiocre confiance dans les Anglais.—Sur ces entrefaites, Jean de Vienne[356], amiral de France, met premièrement par mer le siège devant la forteresse de Saint-Sauveur-le-Vicomte, en basse Normandie. Owen de Galles et le seigneur de Rye prennent part à ce siège où la flotte de D. Enrique, roi de Castille, est commandée par Radigho de Rous.—Gui, comte de Blois, vient rejoindre à Saint-Omer Louis, duc d’Anjou, avec une suite de trente chevaux au lieu de treize seulement sur lesquels comptait le dit duc. Jean, duc de Lancastre, arrive de son côté à Calais et ne peut s’empêcher de témoigner sa surprise en voyant la marche de Saint-Omer occupée par un si grand nombre de gens d’armes bretons. Cependant les deux légats vont de l’un à l’autre duc pour les amener à une entente et les décider à conclure, sinon un traité de paix, au moins une prorogation de la trêve.—Le terme fixé dans le traité de capitulation de Bécherel pour la reddition de cette place approchant, Charles V écrit à Bertrand du Guesclin, connétable de France, et à Olivier, seigneur de Clisson, pour réclamer leur présence à cette journée à la tête de forces imposantes; car, si les Anglais tentent de faire lever le siège de Bécherel, le roi de France veut être en mesure de s’y opposer. Du Guesclin et Clisson prennent donc congé du duc d’Anjou et conduisent devant Bécherel, avant le jour fixé pour la reddition, plus de dix mille lances. Le bruit s’était répandu que le duc de Bretagne Jean de Montfort et le comte de Salisbury amenaient par mer aux assiégés un secours de dix mille hommes; mais ce secours, la garnison de Bécherel l’attendit en vain et se plaignit amèrement de ce qu’après une défense de quinze mois elle eût été ainsi abandonnée à ses seules forces. Aux termes du traité de capitulation, les assiégés rendent au jour convenu la place aux Français. Les deux capitaines de la garnison, Jean Appert et Jean de Cornouaille, s’éloignent de Bécherel avec armes et bagages; puis, à la faveur d’un sauf-conduit qui leur avait été délivré par Bertrand du Guesclin, connétable de France, ils vont renforcer la garnison anglaise de Saint-Sauveur-le-Vicomte. P. 190 à 192, 319.
Aussitôt après la prise de possession de Bécherel, le connétable de France[357], le seigneur de Clisson et les deux maréchaux de France viennent mettre le siège devant le château de Saint-Sauveur-le-Vicomte dont on fait le blocus par terre et par mer. Thomas de Catterton, nommé capitaine de la garnison par Alain de Buxhull, a mis la forteresse en bon état de défense. Thomas Trevet, Jean de Burgh, Philippe Pickworth et les trois frères de Maulevrier sont au nombre des assiégés auxquels Jean Appert, Jean de Cornouaille et les compagnons partis de Bécherel ont apporté un si utile renfort. La garnison de Saint-Sauveur est encouragée à la résistance par l’espoir que le duc de Bretagne la viendra secourir par mer ou tout au moins qu’elle sera comprise dans la trêve qui se négocie entre Louis, duc d’Anjou, établi à Saint-Omer, et Jean, duc de Lancastre, débarqué à Calais. Cet espoir soutient les assiégés pendant tout le cours de l’hiver, où leurs remparts et même leurs habitations ont beaucoup à souffrir du jet des pierres énormes[358] lancées par les machines de guerre des Français. P. 192 à 194, 319.
Les négociations entamées entre les ducs d’Anjou et de Lancastre n’aboutissant, malgré l’entremise des deux légats, à aucun résultat par suite de la trop grande distance entre Saint-Omer et Calais, les deux princes conviennent d’une entrevue directe et personnelle qui doit avoir lieu à Bruges. Le duc de Bretagne, qui s’était rendu à Calais en compagnie du duc de Lancastre, retourne en Angleterre, où Édouard III met à sa disposition un corps expéditionnaire de deux mille hommes et de quatre mille archers pour l’aider à reconquérir son duché. Quelques-uns des plus grands seigneurs d’Angleterre font partie de ce corps d’armée, notamment Edmond, comte de Cambridge[359], Edmond de Mortimer, comte de March, Thomas Holland, fils aîné du premier lit de la princesse de Galles, depuis comte de Kent, et Édouard Spencer qui mourut au retour de cette expédition[360]. Les Anglais s’embarquent à Southampton et font voile vers Saint-Sauveur, où ils veulent attaquer les navires du roi de France ancrés devant cette place, mais ils sont poussés par les vents contraires sur les côtes de Bretagne et débarquent devant Saint-Mathieu. Ils s’emparent de cette place, dont ils passent la garnison au fil de l’épée. A cette nouvelle, le connétable, les barons de France, de Normandie et de Bretagne, qui bloquent étroitement Saint-Sauveur-le-Vicomte, détachent du gros de leurs forces une colonne de trois ou quatre cents lances, commandée par Olivier, seigneur de Clisson, Jean, vicomte de Rohan, Jean, seigneur de Beaumanoir, et Gui, seigneur de Laval, qui va tenir garnison à Lamballe pour faire frontière contre les Anglais. Ceux-ci, continuant leur marche en avant, prennent d’assaut Saint-Pol de Léon et viennent mettre le siège devant Saint-Brieuc. P. 194 à 196, 319.
Les Anglais, bloqués dans Saint-Sauveur-le-Vicomte, apprenant le débarquement en Bretagne de forces aussi considérables, ne doutent pas que le duc et le comte de Cambridge viennent bientôt à leur secours et forcent les Français à lever le siège. Le jet des machines de guerre des assiégeants incommode de plus en plus la garnison. Une pierre, lancée par une de ces machines, fait un jour irruption dans une chambre où le capitaine Catterton est couché malade, enfonce le plancher de cette chambre et ne s’arrête qu’à l’étage inférieur[361]. Les assiégés se décident à demander une trêve, et pour l’obtenir Thomas Trevet et Jean de Burgh entrent en pourparlers avec le connétable de France[362] et le duc de Bourbon. On convient de cesser les hostilités de part et d’autre depuis la mi-carême jusqu’à Pâques, et si dans cet intervalle la forteresse de Saint-Sauveur n’est pas secourue par le duc de Bretagne en personne, elle sera livrée aux Français, auxquels seront remis de bons otages en garantie de cette reddition[363]. Sur ces entrefaites, les négociations se poursuivent à Bruges entre les ducs d’Anjou et de Lancastre sans aboutir à aucun résultat, parce que les affaires de Bretagne et de Castille font obstacle à une entente. D’une part, en effet, le duc de Lancastre n’est disposé à consentir à un arrangement qu’à une condition, c’est que le duc de Bretagne rentre en possession de son duché tout entier, y compris la partie dont le roi de France s’est emparé et qu’il a réunie au domaine de sa Couronne. D’un autre côté, Charles V s’est engagé solennellement à ne conclure aucun traité de paix sans y faire comprendre D. Enrique de Trastamar, roi de Castille, son allié; et Jean, duc de Lancastre, qui se prétend héritier de Castille du chef de sa femme, fille de D. Pèdre, répugne à accepter une clause où l’on ne manquerait pas de voir une renonciation indirecte à ses prétentions. Les deux légats ne s’entremettent pas moins entre les négociateurs et ne désespèrent pas, malgré la gravité de ces difficultés, de les faire arriver à une entente. P. 196 à 199, 319.
En prévision d’une tentative faite par les Anglais débarqués en Bretagne pour débloquer Saint-Sauveur-le-Vicomte, Charles V fait renforcer le corps d’armée qui assiège cette forteresse[364]. Les assiégés envoient des messagers demander du secours à Jean de Montfort, duc de Bretagne, à Edmond, comte de Cambridge, et aux barons d’Angleterre campés devant Saint-Brieuc. Ces messagers arrivent au moment où les remparts de cette place sont déjà tellement minés que la résistance ne peut plus se prolonger au delà de quelques jours. Les assiégeants décident donc de ne répondre à l’appel de la garnison de Saint-Sauveur et de ne lui porter secours qu’après la reddition de Saint-Brieuc. P. 199 à 201, 319.
Jean Devereux[365], qui occupe l’île de Quimperlé[366], fortifie une motte située à environ deux lieues de cette ville, que l’on appelle le Nouveau Fort. La garnison de ce Nouveau Fort commet tant d’exactions et se livre à de tels désordres dans tout le pays d’alentour que les jeunes gens et les fillettes de Bretagne en font une chanson. Olivier, seigneur de Clisson, le vicomte de Rohan, les seigneurs de Laval et de Beaumanoir entreprennent de réprimer ces brigandages. Ils chevauchent à la tête d’environ deux cents lances vers le Nouveau Fort et livrent à la garnison de cette petite place un grand assaut qui se prolonge pendant trois jours; les assiégés réussissent à repousser cet assaut grâce surtout à leur bonne artillerie. P. 201 à 204, 319.
Le duc de Bretagne, le comte de Cambridge et les barons d’Angleterre qui assiègent Saint-Brieuc reçoivent en même temps la triple nouvelle: 1o de la perte d’une mine pratiquée par leurs gens sous les remparts de Saint-Brieuc et de la nécessité d’en refaire une nouvelle; 2o de la conclusion d’une trêve entre les ducs de Lancastre et d’Anjou, cette dernière nouvelle apportée de Bruges par le héraut Chandos, dépêché par Jean, duc de Lancastre, vers son frère Edmond, comte de Cambridge; 3o du siège mis devant le Nouveau Fort, dont Jean Devereux commande la garnison, par les seigneurs de Clisson, de Rohan, de Beaumanoir, de Laval et de Rochefort. Jean de Montfort, duc de Bretagne, dit qu’il aurait plus chère la prise de ces cinq chevaliers que de n’importe quelle ville ou cité de son duché. C’est pourquoi il lève aussitôt le siège de Saint-Brieuc pour marcher au secours de Jean Devereux et à la rescousse du Nouveau Fort. P. 204, 205, 320.
Avertis à temps, Clisson et les autres seigneurs de Bretagne qui sont venus mettre le siège devant le Nouveau Fort, se sentant très inférieurs en nombre à leurs adversaires, se sauvent de toute la vitesse de leurs chevaux dans la direction de Quimperlé. Trouvant les portes de cette ville tout ouvertes, ils s’y précipitent, puis ferment les barrières derrière eux pour interdire le passage aux Anglais qui n’ont pas cessé de les poursuivre. Le duc de Bretagne renonce à grand’peine à donner l’assaut et fait loger ses gens tout autour de Quimperlé. P. 205 à 217, 320.
Après deux jours qui se passent en assauts continuels, les assiégés envoient vers le duc de Bretagne un héraut chargé de négocier les conditions auxquelles ils seraient disposés à se rendre. Jean de Montfort exige qu’ils se rendent sans condition. Ils font alors proposer au duc de faire leur reddition au bout de quinze jours, si dans l’intervalle ils ne sont pas secourus. Les assiégeants se décident à accepter cette nouvelle proposition, à la condition toutefois que les quinze jours de répit demandés seront réduits à huit. P. 207 à 210, 320.
Le roi de France a cinq ou six coureurs à cheval qui vont et viennent jour et nuit de Paris en Bretagne et de Bretagne à Paris, et qui, du jour au lendemain, lui apportent des nouvelles de ce qui se passe à cent ou quatre-vingts lieues loin. De même, entre Bruges et Paris, il a organisé un service de messagers qui le tiennent au courant jour par jour de toutes les phases des négociations. Aussi, à peine est-il informé de l’affaire de Quimperlé qu’il mande en toute hâte au duc d’Anjou de conclure dans le plus bref délai possible et, coûte que coûte, une trêve avec les Anglais, trêve qui devra avoir son effet dans toute l’étendue du royaume de France. Par l’entremise des légats qu’il a réussi à mettre dans ses intérêts, le duc d’Anjou fait accepter cette trêve[367] qui doit durer jusqu’au 1er mai 1376; et l’on fixe à Bruges pour la Toussaint suivante un rendez-vous entre les trois ducs d’Anjou, de Lancastre et de Bretagne afin de poser les bases d’un accord entre Charles V et Jean de Montfort au sujet de la succession du duché. Les deux chevaliers anglais, chargés de notifier au duc de Bretagne les clauses de l’arrangement intervenu entre les ducs de Lancastre et d’Anjou, font une diligence telle qu’ils ne mettent que cinq jours à parcourir la distance entre Bruges et Quimperlé. Ils arrivent devant cette place la veille du jour où la reddition doit avoir lieu. Le résultat immédiat des nouvelles apportées de Bruges est de forcer les Anglais à lever le siège. Aussi, ces nouvelles comblent de joie les cinq seigneurs bretons qui s’étaient renfermés dans Quimperlé et par contre excitent au plus haut degré le mécontentement du duc de Bretagne, qui regagne Saint-Mathieu-Fin-de-Terre où la flotte anglo-bretonne était restée à l’ancre. P. 210 à 212, 320, 321.