Sans réfléchir, nous nous précipitions, gagnés par l’angoisse de voir une parcelle de cette nation, de cet honneur, et nous apercevions un petit homme aux habits râpés, le nez busqué et craintif, avec une mouche et deux moustaches;—une seconde nous étions déçus, et soudain nous l’aimions, nous étions heureux...

DÉJA L’ON VOIT...

Puis les femmes...

D’abord les aïeules, les seules que la guerre n’étonne ou n’agite point, car elles l’ont vue. Elles n’ont eu qu’à rendre journalière leur réunion décennale des infirmières de la Sécession, et les voilà prêtes. Elles disent adieu aux écoliers comme s’ils allaient partir aussitôt, car, en 1862, sept cent mille soldats nordistes avaient moins de dix-sept ans, et leur seul tourment est de ne pas connaître la largeur de chaque couleur du drapeau français, dont elles croient les bandes inégales. Je suis donc venu rassurer mes hôtesses de voilà dix ans, les trois misses Potter, les deux maintenant, car la seconde, à soixante-huit ans, est morte, et l’aînée et la cadette, attirées l’une vers l’autre par je ne sais quel vide, se bousculent depuis et se heurtent sans cesse. J’ai retrouvé, comme Ulysse, le petit chien, mais bien portant; ce n’est pas moi qu’il attendait. Elles m’ont conté le détail de tout ce qui leur était arrivé en ces dix années, de tout ce qui arrive aux femmes: la visite de ce Mr. Howe, d’Annapolis, avec lequel jadis j’avais pris chez elles le thé; et elles avaient vu deux fois Miss Robinson, qui m’apprenait en anglais les mots exprimant la patience, et aussi Mr. Klaks, qui m’apprenait l’impatience, les jurons. Pas une minute elles ne songèrent à m’interroger, et d’ailleurs je n’avais fait que ce que font les hommes: le tour du monde, la guerre; je m’étais hissé sur le faîte de la vie; j’avais aimé la femme d’Europe la plus dangereuse, j’avais manqué la tuer; une fois aussi, de l’autobus, sur la place du Théâtre-Français, faisant sous la pluie la queue pour Primerose, j’avais aperçu Mr. Klaks. Puis toutes deux m’accompagnèrent chez Miss Longfellow, toutes blanches, en robe de soie blanche achetée après la victoire de Richmond, avec des yeux bleus, et l’idée s’imposait qu’au cinématographe les faisceaux de leur image seraient blancs de neige, à parts deux fils tout noirs pour leurs iris. Puis je trouvai des prétextes pour faire prononcer le nom de son père et le mot "Poésie" à Miss Longfellow, assise au-dessous de son buste de jeune fille, le buste au-dessous de son portrait d’enfant, et qui venait par cascades à nous du temps victorien, comme dans un poème, par trois métaphores, l’inoffensive idée de la vie d’un Poète.

Ensuite les mères... Soudain, en pleine rue, elles aperçoivent les officiers français qui viennent droit sur elles, elles tressaillent. Nous nous écartons, mais notre première image, partie de nous si brusquement, ne les évite pas, et les traverse. Elles n’osent nous suivre, elles n’osent se retourner, elles s’arrêtent, toutes droites, et chacune, sans pensée, est seulement une seconde sa propre statue. Mais le lendemain, nous rencontrant dans un wagon, elles s’enhardissent; elles viennent s’asseoir près de nous; elles ont pensé depuis la veille à l’étoffe de notre uniforme qu’elles tâtent, pour savoir de quoi s’habillent leurs fils en France, à nos boutons de métal, qu’elles soupèsent, pour être sûres qu’ils peuvent arrêter une balle tirée juste en leur centre. Elles disent:

—Mon fils est infirmier dans les Vosges. Il revient pour s’engager, que j’en suis heureuse!

—Mon fils est votre soldat au régiment de Harvard. Hier il a fait son testament, depuis il vit au hasard. Il est parti ce matin sans dire l’heure du souper.