—Mes deux fils partent demain pour le camp de Plattsburg. Mon mari, M. Cannon, l’ancien chapelain, nous répète:—Je veux donner à la France deux canons, l’un de cinq pieds sept pouces, l’autre de six pieds... Mon mari aime rire.
Mères imprudentes, qui envoyez vos fils à la guerre! Mères avec des cabas ornés de fruits éclatants bourrés de coton exsangue. Mères avec de petits chapeaux roses à raies vertes et des écharpes pourpres. Mères auxquelles on fait remarquer que le médaillon du portrait du fils est ouvert, et qui le ferment avec la précipitation dont elles retiraient voilà dix ans l’enfant penché à la fenêtre. Je vous aide à descendre: je ramasse votre billet tombé; je vous enlève, par cette seule prévenance, tout regret, tout regret de donner la vie de votre vie, l’âme de votre âme. Je vous prends votre valise: vous rayonnez d’espoir en Dieu.
J’ai revu Marie-Louise. Elle venait assister son frère pour le Class Day, jour où les quatre promotions de Harvard passent leur titre aux promotions cadettes. Dix ans depuis nos adieux! Je suis allé sans joie à son hôtel, palace, mais bâti du moins sur le lieu même où s’élevait jadis sa petite pension. Ma journée jusque-là était mauvaise: j’avais déjeuné chez ceux dont le fils venait de mourir, et un accès de fièvre avait, devant moi, saisi leur fille unique; j’avais goûté chez ceux qui s’étaient mariés après divorce, et, à mon sujet, ils avaient eu une brouille; j’avais rencontré un couple condamné par le monde pour ses mensonges, réhabilité, et il m’avait menti. Mauvais jour pour toucher le présent ou le passé. A mesure d’ailleurs que j’approchais, ce que je voyais la veille encore coloré et intact dans mes souvenirs, se desséchait, s’évanouissait; toute ma mémoire doutait d’être assez solide pour résister au moindre heurt vivant, et, fragile, dès qu’il eut frôlé l’hôtel d’aujourd’hui, le petit hôtel d’autrefois pour toujours disparut de mon cœur et de mes yeux.
Nous avons poussé un cri; nous sommes restés confondus: tous deux nous avions rajeuni. Elle prit ma main, m’approcha de la fenêtre, m’en retira, alluma le lustre au-dessus de ma tête comme si la lumière artificielle devait plus sûrement décomposer cette apparence. Mais c’était bien notre jeunesse. Elle était notre récompense de n’avoir jamais prononcé un de ces mots, fait un de ces gestes qui donnent l’âge. Nous étions plus libres, chacun avait trouvé son vrai costume et sa vraie forme, sa fortune; nous étions plus forts; devant elle, devant moi, comme voilà dix ans, chacun des monuments de Boston à la même distance, et la vie entière avec toutes ses cimes. Nous nous parlions, nous nous interrogions hypocritement pour voir duquel le premier jaillirait le goût ou le parfum de la vieillesse. En vain. Toutes les douleurs, toutes les joies que nous avions connues depuis mon départ étaient comprimées entre deux jeunesses égales... Mais c’est du Class Day que je dois vous parler, et non de Marie-Louise.
Son frère nous attendait dans la pelouse d’honneur où trois bassins de bois avaient été dressés, reliés par des tuyaux à mille fontaines, et, puisque c’était de jour, on obtenait par l’eau tous les dessins que chez nous, la nuit du 14 juillet, le gaz et le feu ont dû tracer. Toute la nuit les étudiants étaient rentrés de leurs banquets, par deux, le plus grand portant dans ses bras un petit; il n’était plus resté au matin que ceux dont la taille est moyenne, et l’aurore s’était levée sur des étudiants semblables. Dans les dormitories interdits aux femmes le reste de l’année, les cousines entraient en riant, et, dans le bureau, sans hésiter, se dirigeaient droit sur leur portrait pris dans la glace, prétendant qu’elles se coiffaient, mais regardant avec tendresse cet autre reflet vieux d’un an. Sur les pelouses, les écureuils qui se laissent tomber sur le passant, des branches, tombaient sur des jeunes filles décolletées, frissonnant, ne comprenant pas ces épaules nues. La procession défilait, chaque Année avec sa musique, devant chaque bâtiment faisant halte et poussant trois vivats en son honneur, criant son nom; et une fenêtre s’ouvrait, et la dactylographe la plus digne de l’habiter, celle qui travaillait les jours même des fêtes, apparaissait et saluait. Les refrains de l’Université étaient des airs empruntés jadis à des hymnes célèbres, à la Marseillaise, au God save the King, à Schumann, au temps où l’on ne pensait pas qu’Harvard dût devenir aussi célèbre et la fraude connue. Premier Class Day de la guerre, où sous leur robe noire les promotions nouvelles avaient leur uniforme et nous saluaient militairement, oubliant qu’il était caché. Les Années des pères, au détour d’une allée, se trouvaient parfois, marchant en sens inverse, à la hauteur des fils eux-mêmes. Les jeunes par exception ouvraient le défilé, car cette année ce n’était plus vers la vieillesse, vers la mort, non certes, c’était vers la guerre qu’on allait. Le poète de la promotion guidait la foule vers le stade; des agents tenaient devant lui la route libre: pour la première fois de sa vie il pouvait marcher dehors sans lorgnon, il voyait le monde tel qu’il est, gris d’argent avec son ourlet d’or, ses becs électriques en diamant, avec des petits tas de rouge, de vert, de bleu, qui étaient les petites filles et il les évitait soigneusement comme si elles étaient les couleurs mêmes.
Nous arrivions au stade. Assis sur le gazon, nous faisions face aux dix mille femmes rangées sur les gradins; dans les travées du centre les plus âgées, les mères, en noir, aux oreilles déjà moins sûres, et qui se tournaient toutes de profil d’un même mouvement aux passages pathétiques pour mieux entendre; de chaque côté, de face, s’écartant à leur guise, les sœurs et les cousines, en robes claires où éclatait une robe rouge; elles se levaient aux noms propres, au nom d’Eliot, au nom de Lowell, hésitant et frémissant—sont-ce des noms propres?—au mot de Guerre, au mot de Mort, et nous voyions alors se tendre, cloué au stade par les robes rouges, un immense oiseau avec ses ailes. Puis un coup de vent releva sur la piste toutes les robes des étudiants; on aperçut les uniformes si bien coupés, si propres, on comprit, palpitant et tout neuf, le symbole. Des jeunes filles aussi furent prises; on vit de fines jambes avec des bas transparents; on ne vit pas de genouillères et de cuissards d’argent, de molletières d’acier; et les femmes, pour la première fois en Amérique, se sentirent faibles et sans défense.