Muriel Patham, la danseuse, habite le même hôtel que Marie-Louise. Vous savez le scandale d’où elle est sortie célèbre. Le professeur Apponyi, qui revenait d’Ecosse et présidait à Saint-Louis la réunion d’enrôlement, n’a pu supporter voir des jeunes femmes à costume léger envahir en intermède l’estrade des conférenciers. Il s’est enfui, refusant de prononcer son discours sur l’effort de la guerre. Une des danseuses parvint à le toucher, et c’est Muriel Patham.

Muriel me présente à sa mère, une des rares Minnésotaises qui sachent que la statue de la Liberté fut donnée par la France, car elle s’est assise dans la tête à Paris même, durant notre Exposition. Puis elle me conte son aventure. Vous aimez, je crois, à savoir comment parlent les Américaines, avec leur petite bouche rouge, comment elles écoutent, avec leurs oreilles roses, avec leurs énormes perles. Muriel, qui a gardé son sourire du jour le plus cruel de sa vie, son regard du jour le plus inoffensif, parle aussi avec sa bouche d’enfant, mais la lèvre d’en haut bouge à peine; et elle dut renoncer, au cinéma, à jouer le rôle de la jeune fille qui épèle, à la fin de chaque épisode, et fait deviner un mot. Le public imbécile ne comprenait pas et poussait, avec le menton, par dérision, des cris confus.

—Je suis parvenue, dit-elle, à trente centimètres au plus du professeur Apponyi. J’étais sans maillot dans un pyjama aux jambes réunies par un ruban et ne pouvais courir. D’ailleurs, dès que j’eus étendu le bras vers lui, un frisson me saisit, et de ce jour, froide que j’étais, j’ai compris l’esprit de la guerre.

—Que comprenez-vous?

Muriel attend, pour vous répondre, que votre parole, arrivée à la conque de son oreille, en suive sans hâte les volutes, pénètre, fasse jouer un petit os qui tape, au bout d’une minute, sur un tympan. Alors, elle entend un bruit épouvantable, elle tressaille:

—Ce que je comprends?

—Ce que vous éprouvez?

—J’éprouve d’abord que je suis lasse, mais inquiète. J’éprouve que la nuit je rêve sans cesse de gens bizarres, qui n’ont qu’un œil, qui brandissent des massues. Je me suis renseignée. On m’a dit que je rêvais de Cyclopes. Depuis l’aventure aussi j’ai perdu cette qualité qui encourageait à me photographier dans les ténèbres. Je sens toute phosphorescence en moi disparaître. On a tiré hier de mon corps un portrait à minuit, on ne voit plus rien.

—Mais la guerre?