Muriel s’arrondit sur son divan, avançant le front, comme si elle voulait aussi tenir dans une tête, mais non sans regarder par les deux orbites vides,—dans une tête moins grande que celle de la Liberté, celle de l’Intelligence sans doute; et l’on voit ses belles jambes, et une fois même ses genoux,—qui ont en anglais un nom différent pour les femmes et pour les hommes, ce qui les rend si bizarres, si précieux.
—La guerre? je la vois, par accès. Ou plutôt j’ai des visions, que je crois la guerre, mais je ne dispose pas toujours près de moi d’un soldat pour me dire ce qui en elles est de la guerre et ce qui n’en est pas. Promettez-moi de parler franchement. Donnez-moi votre main...
Elle baisse, lourdes et plus chères dans ce pays, car elles ont un nom différent pour les femmes et les jeunes filles, ses paupières.
—Je rêve que l’on verse sur moi de petits cartons roses, verts. Ce sont les fiches des soldats américains morts dans les ambulances, remplies avec une écriture hâtive ou une belle ronde, selon qu’ils sont morts de jour, l’ambulance débordant, ou la nuit, quand les secrétaires sont moins pressés... J’entends des cris; je vois un blessé dans une voiture qui s’emballe, et le brancard glisse peu à peu vers l’arrière... Je rêve que j’entends sans relâche, chaque seconde, à l’étage au-dessous du mien, appliquer avec bruit un tampon sur une table, et je me plains au gérant, et l’on me dit que c’est l’employé chargé d’ajouter aux feuilles d’état-civil la mention: "Mort pour l’Amérique." Tout cela est simple, n’est-ce pas, c’est la guerre! Mais écoutez, qui est moins clair.
J’ai retiré ma main à cette liseuse de pensée, j’ai deviné sa ruse, elle sent qu’elle ne pourra plus rien avoir de moi, elle arrache juste de ma mémoire un dernier tableau, puis après se trompe.
—Je vois, près d’une ferme, un chien tué. Il est noir et frisé, il a un collier. Entre deux obus, le fermier sort et reprend le collier pour le chien d’après la guerre... Je vois le jardin public de Boston, avec tous ces ouvriers parsemés à l’ombre et dormant qui se couvrent soudain d’uniformes et de boue. Ainsi est le champ de bataille, n’est-ce-pas, mais naturellement avec des morts aussi au soleil? Puis je vois à l’horizon mille pioches, mille pics sortant de terre, qui creusent, tous levés, tous baissés en cadence sur l’horizon. Ce sont les tranchées, dites? C’est encore la guerre?
—C’est bien elle.
—Comme je suis heureuse! Ma mère prétend que ce tableau c’était la paix, l’agriculture... Que vois-je encore? Je vois la première armée américaine chargeant, chaque compagnie prenant la forme d’une lettre, un nom immense en marche, dont quelques pauvres voyelles sous les obus éclatent, et qui devient un mot avec seulement des consonnes, tel qu’en prononcent les mourants.
—Taisez-vous, Muriel, dit la mère. Je vous en prie, renoncez à vos folies. Depuis l’aventure de Saint-Louis, lieutenant, elle veut être un homme. Je vous dis contre cela, Muriel, qu’il n’est pas une minute, depuis votre naissance, où je puisse vous imaginer en petit garçon. Dois-je tout conter à notre hôte?
Muriel hésite. Sa mère lui prépare le thé avec mille raffinements, et n’oublie rien, muffins, tartines, toasts, de ce qui peut retarder une décision aussi funeste. Elle remplit la tasse. Horreur! c’est du thé de Ceylan! Elle regarde avec angoisse Muriel, attristée, qui heureusement n’a rien vu, dont la gorge ne s’affaisse point, dont les jambes tendrement s’allongent, qui respire sur elle-même des roses. Il suffirait à ce moment d’un rien pour la ramener dans son sexe, d’un nom de femme brusquement appelé,—de même que nous les hommes, on nous ramène au désir d’être homme en criant dans les foires à nos oreilles: Polyclète! Phébus! Phidias!—il suffirait de son nom peut-être. Déjà ses cils s’agitent, ses deux myriades de cils, qui ont là-bas pour les brunes et les blondes...