Mais des fanfares éclatent, nous nous précipitons au balcon.

C’était encore aux premières semaines de la guerre, où l’Amérique ignorante du combat, comme Hercule au Stade faisant du Sandow, chaque jour exécutait dans la rue de grands gestes précis, déroulant des parades où l’on portait un immense drapeau tendu sur des têtes (quelques-unes, les asthmatiques, émergeaient par des trous), où les figurants formaient de gigantesques lettres, comme si la guerre était déclarée aussi à un astre, qu’il devenait loyal d’avertir par des signaux. Aujourd’hui, réclame pour le premier emprunt, voilà justement le cortège des femmes qui voudraient être des hommes. Elles sont divisées en compagnies, chacune sous un étendard que je ne peux lire de si loin, Muriel me l’explique:

—Parce que l’on nous dédaigne!

Celles que l’on dédaigne sont toutes jeunes ou toutes vieilles. Un gros homme sans orgueil, mari d’une dédaignée, porte la bannière. Les spectateurs s’étonnent de voir dans le groupe Emily Battenson, l’actrice qu’un souverain a follement aimée, et apprennent ainsi que l’amour le plus fou des hommes, même des empereurs, est un dédain.

—Parce que nous sommes irritées d’être jolies!

Toutes sont jolies, élégantes; toutes agitées par le doux démon de la transparence et des beautés. Celles qui sont plus belles à cheval ont eu le droit d’amener leurs chevaux. Toutes sérieuses, à part l’une qui sourit, amoureuse d’elle-même, qui voudrait être homme, mais femme aussi, mais être double. La dernière, une grande fille plus irritée que les autres, qui lance des regards acharnés, la plus belle.

Mais soudain d’un seul geste, d’un geste égal, comme si le même mort passait devant chacun d’eux, les cent mille spectateurs se découvrent à la fois.

—Parce que nous voudrions venger le Lusitania.