Les musiques cessent de jouer. Du port, les sirènes crient sans relâche, celles seulement des bateaux qui font le service d’Europe, des bateaux qui peuvent être coulés. Des milliers de femmes avec une petite fille à la main, parmi lesquelles—on frissonnait devant chaque petit visage triste ou énergique—étaient deux fillettes naufragées et orphelines. Vague venue du port, de la mer même, et qui bientôt engloutit tous les autres détachements de la parade. Aux spectateurs innombrables penchés des étages comme du pont d’un navire, les mères dans le défilé tendaient des enfants. Naufragées qui portaient toutes—de quoi donc sauve-t-elle?—une cocarde française. Danseuses de Caliban prises dans le flux, en tunique blanche, en robe de soirée, comme des passagères surprises à minuit par la torpille... Traînards, femmes déjà fatiguées, celles qui auraient sombré avec leurs fillettes les premières... Celles qui depuis dix minutes seraient englouties, invisibles...

Puis, après un vide que trois petits juifs traversent en courant mais avec assurance, comme leur nation traversa la Mer Rouge, par lignes de seize, l’arme sur l’épaule, au pas de parade, des êtres silencieux, deux fois plus larges, deux fois plus hauts, qui agitaient leurs mains en cadence: des hommes... Voilà ce que l’on voit en Amérique.

Déjà l’on voit aussi, sur le perron des villas heureuses, une mère et une femme embrasser en pleurant un jeune homme qui rit. Il part, à la main cette valise plate qui sert pour les visites du dimanche, et qui contient pour la première fois au lieu d’un habit un uniforme; il se retourne, il ne voit plus que l’une, car la seconde, de peine, est rentrée; il a pour celle qui disparut, s’il l’aimait un peu moins que l’autre, un immense amour. Il me rencontre, il me regarde. Il ne sait pas qu’en France nous reconnaissons maintenant le visage de ceux qui doivent mourir; qu’ils ont des yeux francs et timides, au menton cette fossette, qu’ils sont graves et qu’ils sourient, qu’on les force à monter les premiers dans les tramways, ami qui ne reviendra pas...

REPOS AU LAC ASQUAM

Vous me regardiez, vous en étiez certaine, pour la dernière fois; moi j’étais sûr de vous revoir. Le quart d’heure infini qui nous restait je le secouais au hasard, comme on secoue un sablier; dans votre cœur un coup sec abattait les pauvres minutes comme à l’horloge de la gare... parfois vous ressentiez les secondes et vous fermiez les yeux. Pour vous j’étais, réuni à mes bagages, tout ce que j’ai jamais été, un ancien inconnu, un homme, un amour à son terme, fantôme je n’étais plus; moi je voyais de doux trésors, des yeux bleus, des mains. Êtres à taille, à âme d’échelle soudain différente, nous ne pouvions trouver de paroles sensées, de pensées communes qu’en ajustant l’un en face de l’autre nos visages... Alors heureusement arrivèrent celles de nos amies qui prétendent n’aller jamais aux gares, qui vous prirent entre elles deux, quand le train fut parti, et, soutenant vos coudes, vous firent marcher toute la nuit sans arrêt, comme on l’ordonne aux Indes pour ceux qu’a piqués le cobra. Les hommes d’équipe, les contrôleurs, devinant cet argent et cet or qui jaillissent d’eux-mêmes autour des vrais départs, accomplissaient tendrement leur œuvre, volaient sur moi, pour les installer, ma canne, mon manteau, mon chapeau, puis mettaient leur franc dans leur bouche comme s’ils allaient eux aussi partir, mourir. Mais tu ne pensais pas à ma mort, tu semblais croire que je prenais, dans ma méchanceté, un autre moyen de quitter ce monde, un trottoir roulant plus rapide que le tien, et, obstinée, tu ralentissais même tes derniers gestes. Tu étais dure, et triste, et cruelle comme si j’allais devenir un autre homme: un ingénieur, et toujours parler, et avoir des moustaches; un saint, et ne plus être libre l’après-midi; un enfant, et boire en amont de toutes tes sources. Aujourd’hui la pensée me vient que j’ai encore ton âge, je défaille de dévouement et de plaisir.

Aujourd’hui... je suis étendu au centre d’un grand cirque de montagnes. Quand je me lève et me tiens debout, j’en deviens le pivot même. Comme on me le recommandait à l’école, j’ai mis le soleil à ma gauche, pour que la lumière soit meilleure, et je vous écris. Le lac au-dessous de moi supporte des îles légères, et les sapins des radeaux détruits par l’hiver vont à la dérive. Des oiseaux-mouches forent trop vite les fleurs des pommiers, touchent le bois dur, blessés repartent. Pour les dindons de la ferme aux pattes malades, race dégénérée, Mrs Green passe à la graisse les branches de l’arbre perchoir. Une grive rouge m’effleure, une brise s’élève. Comme un poète qui songe, près de qui se pose un oiseau, qui s’émeut de voir tomber là, parfaite, la pensée qu’il cherchait en lui, un amour tendre et doux, au lieu de souffler en moi, soulève cette page, m’évente avec amour. Dans les hangars cachés par les roseaux les fermiers essayent les moteurs des canots qu’on sortira pour les maîtres le mois prochain. Mrs Green bat pour moi un couvre-pied rose, car mon lit finit au-dessous de la fenêtre et je vois, le matin, sous le drap, mes pieds ensoleillés, mais j’ai froid. Au fond des criques où flottent les sapins coupés, les ouvriers marchent de l’un à l’autre en sifflant des danses nègres qui feraient chavirer tout autre. J’envie leur équilibre, je me sens tout guindé d’avoir un lac et un soleil à gauche, et rien à droite.