Où je suis? Je suis dans un pays que je reconnais énorme, à l’instant même, à ce que les guêpes sont trois fois plus grosses qu’en Europe. Je suis au milieu du New-Hampshire, qui voit l’uniforme bleu ciel pour la première fois, qui croit que j’en ai choisi la couleur moi-même, qui me croit donc sensible, généreux. Le régiment de Harvard a une semaine d’examens et je me repose. L’auto a quitté Boston lundi, le matin, à l’heure où dans les faubourgs, sur de hauts souliers taillés de biais, vêtues de robes en foulard de soie, décolletées et appuyées contre le vent, les dactylographes montent dans les tramways sans toucher les barres d’appui, soucieuses de leurs mains, et les sténographes toutes droites, soucieuses de leurs têtes. Sur les perrons, des Irlandaises à nattes brunes vous passaient toute douce, par leurs yeux bleus, cette pensée terrible qu’elles ont eue la nuit. Nous suivions la route bordée par les ormes de Washington, bien vieux, réparés, le tronc comblé du ciment qui fait là-bas les statues; et l’immortalité, à défaut de sève, gagnait déjà les hautes branches. Les lacs, de plus en plus purs à mesure que nous montions, détenaient l’eau des quartiers de plus en plus riches de Boston, et venait enfin le lac tout bleu, tout rond, qui alimente Beacon Street. A midi ce fut Portsmouth, où je présidai sur la plage la réunion des enfants qui vendaient leurs animaux favoris pour leurs filleuls de France. Ils étaient une centaine, graves, enthousiastes ou consentants, excepté Grace Henderson, qui se cramponnait à son veau blanc et pleurait. On le lui achetait vite, en le lui laissant par pitié, mais son frère la forçait à le revendre et trois fois elle eut à souffrir, à se débattre contre le devoir. Il y avait des oiseaux de Cuba, qu’on achète avec les cages; des oiseaux du pays, qu’on achète pour les relâcher; des tortues qui se vendaient mal, car elles portent gravées sur le dos les initiales de leur premier maître; des chèvres; et il y avait des animaux pour lesquels aussi c’était un sacrifice, des chiens tristes qui ne résistaient pas, qui se vendaient eux-mêmes, un petit éléphant qui retenait sa maîtresse par sa ceinture,—elle cédait,—par la manche,—elle craquait,—et il n’osa prendre sa natte. Les gouvernantes, pour consoler, achetaient vite à leurs enfants un autre animal, et lisaient à tour de rôle, sur un stand, les lettres des filleuls:—Venez chez moi, j’irai chez vous, écrivait Jean Perrot, et si je meurs je veux vous voir... Des professeurs s’étonnaient que les enfants français eussent tous un langage rythmé... Puis vinrent des forêts vertes coupées de torrents où les petits garçons qui pêchaient la truite à deux mains, n’osant bouger, n’osant crier, nous acclamaient d’un clignement d’œil. Puis vint Tamworth, pays des mulots, où les chouettes sont si grasses qu’elles ne peuvent se percher de face car elles basculeraient. Puis vint Sandwich où un Lithuanien, agitant son drapeau national, protestait tout seul contre la conscription. Alors vint le lac Asquam, et cette terrasse où depuis je suis étendu, au pied d’un bouleau fluet et géant, qui n’a qu’une touffe à son sommet et qui chavirera s’il lui pousse une autre feuille. J’ai pour hôtesse Mrs Green, la fermière, qui porte un grand sarrau rayé, des cheveux gris en nattes sur le dos, un lorgnon, mais qui tire à la dérobée la queue des veaux et se bat avec le coq. Quand un mot s’attarde dans mon stylo, je le secoue de ma chaise longue dans le lac... Mais parfois c’est en moi qu’il hésite, et il faut que je me lève moi-même, que je m’accoude, parfois me penche.
Avec qui je suis? Avec deux amis, un forestier, et un poète australien. Le matin est à Carnegie, le forestier. Dès six heures, d’une nage droite à travers les îles, où chaque propriétaire impose une heure différente selon qu’il veut voir lever ses enfants tôt ou tard, il me conduit à son district. Les bêtes silencieuses s’éveillent dans les bois qui ont encore leur nom indien, le rat musqué se lève, le héron bleu vole d’une presqu’île à une île, de l’île à un îlot, vole vers midi. Nous débarquons à la hâte, évitant le naufrage, car un sapin coupé glisse déjà du haut du toboggan vers le lac; nous allons à la scierie par un chemin jadis couvert de sciure, mais qu’il a fait goudronner depuis qu’il y perdit sa chaîne d’or. Il m’apprend le secret qui fait distinguer le pin rouge, le pin blanc, le pin noir; assemble son équipe de bûcherons qui va partir pour la France, me force à leur dénoncer en français nos plus grands arbres, le chêne, l’orme, et je sauve avec peine les hêtres, vos préférés. Dans les raccourcis nous allons, sous les ronces, dignement, en gens qui ne parlent pas la même langue, et pas un de ces gestes nobles n’est perdu, mon amie, car la forêt est pleine de lynx. Dans les clairières, il me montre les restes des feux de bois qu’il a allumés depuis son enfance, et les tisons de vingt ans noircissent encore les doigts. Attendri, il s’assied, douce amie, il rêve... et soudain quatre petits blaireaux, amie adorable, sortent effarés de terre; de vrais petits blaireaux, mon cœur. Nous les attrapons: ils piquent, ils se débattent; nous les caressons, mon amour.
Mais le soir est à Rogers, l’Australien. Tout est obscur, tout invisible, on ne voit qu’un point rouge, le cigare de Carnegie qui pagaye sans bruit sur le lac. Mais, à des milles, l’arbre privilégié qui annonce chaque soir la lune soudain tout entier étincelle. C’est qu’arrive une lune entière. Tout est radieux, tout éclaire. Des rochers affleurent, polis comme des os de seiche. Autour du lac le reflet des forêts, cassé et saccadé, devient une bordure égale. C’est l’heure où les Indiens donnèrent un nom à ce qui nous entoure. Les Montagnes Blanches deviennent blanches, les bouleaux jaunes jaunes, bleus ces hiboux. Chaque plan du lac semble à un niveau différent, et la lune ronge l’eau aux écluses. Nuit divine, ce soir, où les Montagnes Blanches sont d’argent, les bouleaux d’or. Voici l’heure enfin de choisir, ma maison, mon âme, le nom que je veux vous donner. La grenouille taureau gémit; le loon, cygne noir du lac, pousse un cri tour à tour éclatant et voilé, car il plonge sans cesse sa tête et la ressort. La vraie lune s’écarte sans en avoir l’air de la fausse lune... Mais Rogers s’obstine à ne pas se taire. Il veut que je lui parle de Seeger, qui est mort, de Blakely, qui est mort, car tous les poètes américains ont été tués avant qu’ait commencé la guerre américaine. Il s’obstine à parler français sans permettre que je l’aide, et tourne autour des mots qu’il ne sait plus, autour du mot "débonnaire", autour du mot "échelle", du mot "sérénité". Réfugié au cœur même du mot, je l’attends, placide, au cœur d’un nom propre quelquefois, au cœur de Baudelaire, maintenant, opprimante statue. Puis il me lit ses vers, qu’il désire adapter pour l’Europe, car les mois en Australie diffèrent trop des nôtres:
—Juillet a gelé les rivières, dit-il, et les ponts inutiles sont rassemblés dans la grange...
Je lui fais signe, il comprend, il corrige lui-même:
—L’été a gelé les rivières, et les ponts...
Le loon chante. Le lac flamboie, c’est Carnegie qui allume un second cigare. Rogers s’émeut, prend ma main, et tourne autour d’un mot sur les loons à la fois et sur l’amitié, que nous aussi en France, hélas, nous ignorons!