Quand la tempête éclate; quand, par millions, les propriétaires des cottages amènent sous l’averse le pavillon à sept raies rouges; quand un éclair vous laisse apercevoir, dans l’auto qui précède, par le mica de la capote, les ombres de deux têtes graves; quand l’oiseau noir aux ailes rouges rentre ses ailes; quand les progermains, baissant leur fenêtre à guillotine, se sentent soudain isolés, vaincus, et pleurent; quand sur les gazons publics la foule se précipite vers les tentes des sergents recruteurs et les aide à pousser à l’abri leurs réclames, torpilles et mortiers; quand la mère à califourchon derrière la motocyclette pourpre essaye en vain d’étendre la main vers le bébé qui sommeille dans le side-car; quand sur les clochetons des granges tournent affolés, mais en mesure, les cerfs d’or, les chimères, les vaches d’or; quand sur l’avenue vide reste un soulier plein d’eau; quand un coup de vent soulève la page du comptable manchot, et qu’il la retient de la pointe de sa plume, appelant à l’aide; quand on n’entend plus sur les trottoirs, sur la mer, sur les bastingages, que la pluie...—puis quand un rayon descend, qu’un nuage tranchant le coupe, qu’il tombe; quand l’arc-en-ciel vacille, sa gauche sur le béton du quai, sa droite sur la mer; quand on retire dans un coin du ciel, comme la dernière allumette qui reste, le soleil, quand il flambe enfin; quand la lumière victorieuse bat d’un centimètre, sur la terrasse, la goutte partie de cent mille fois moins loin qu’elle; quand la demoiselle de magasin se précipite en riant dans le magasin d’en face; quand le progermain remonte sa fenêtre, voit des dieux gras et solides, mouillés jusque sous leurs fourrures, lutter jovialement entre eux, et Erda glisser, Erda tomber, car le ciel est glissant, en ouvrant ses grandes jambes blanches; quand le bébé dans le side-car reçoit sur le nez la dernière goutte et crie...—puis quand les nénuphars se haussent au-dessus de la couche d’étang nouvelle; quand le fermier en bottes va vider de leur eau les pots de résine et de sirop d’érable; quand un enfant, il ne sait par quel bonheur poussé, veut brûler du papier d’Arménie; quand le voyageur, au tournant du cañon, descend de son mulet, le caresse, et soudain remonte vite, car il veut garder sa place sèche, et car l’orage recommence; quand la pluie retombe, s’acharne, la même, dont on reconnaît les gouttes:—alors je pense à lui, Seeger, qui aimait les orages, et je frémis...
—Comment est mort Seeger? demande Rogers.
Dans un mois Rogers part pour la guerre, et il ne perd pas une occasion de savoir comment les poètes, ses collègues y sont tués. Il serait bien étrange que deux poètes fussent tués de la même façon, de la même exacte façon, et chacune de leurs morts est donc la mort qu’il n’aura pas. Il ne divaguera pas, comme Brooke, disant au hasard mille prénoms, et mourant au premier nom de femme. Il n’aura pas le temps, comme Dollero, de m’écrire trois billets, le premier avec une brindille et son sang, me disant adieu, le second avec le crayon de l’infirmier, espérant me voir, le dernier avec le stylo du major, confiant, heureux,... inachevé. Il ne tombera pas mort, comme Hœsslin, le poète allemand, sur le dos d’un sergent son disciple qui se releva lentement avec sa charge et l’apporta sans se retourner à l’ambulance. Il lui faudra une tombe entière, puisqu’il ne mourra pas comme Blakely dont les pauvres vestiges tinrent dans une boîte à palmers. Ce ne sera pas au crépuscule, comme Drouot; à midi, comme Clermont. Si Seeger est mort à l’aube, il ne lui restera plus guère que la nuit... Nuit amère qui se perpétue sous les jours comme un sombre fraisier... Nuit douce, avec son lac, ses loons, nuit sur les paquebots de Sydney, où le monde se tait, où il n’y a plus contre la pensée d’un poète que tout le bruit d’un vaisseau... Nuit près d’une source de France, où l’on souffre à peine de sa jambe fracassée, où l’on mâche du cresson. Nuit obscure, avec soudain, au centre, chaque rayon découpé par le velours noir, le soleil... Heureux qui meurt la nuit!
—Comment est mort Seeger? Le connaissiez-vous?
Rogers est astigmate, il a deux grosses lunettes d’or à verres dissemblables et il vous pose toujours, aussi, deux questions différentes à la fois. Oui, je l’ai vu. Une fois, au Luxembourg, l’été: il entrait dans le jardin irréel, peuplé de Parisiens fantasques et tendres, et ceux qui se sentaient trop lourds pouvaient acheter de petits ballons à la porte. Une autre fois, chez un ami qu’il avait recherché l’avant-veille, sans le trouver, et il avait laissé un distique,—la veille, et il avait laissé un sonnet. Mon ami se laissa surprendre au lit le troisième jour, sinon il aurait eu au moins une ballade.
—A-t-il souffert? Avez-vous lu ses derniers vers?
Car Rogers recueille aussi le dernier poème de tous les poètes tués. Il recueille même leurs dernières lettres en prose, où parfois, comme les armes d’un guerrier qui s’habille dans son appartement, deux mots par hasard se heurtent, riment, et l’on tressaille. Dernière lettre écrite à une tante entre les deux derniers poèmes, où malgré eux ils emploient le nom poétique, l’autre ne venant plus, où ils disent "les coursiers", les "pleurs", le "glaive", et se voient contraints d’être un peu ironiques. Derniers poèmes où presque tous voient la mort; et comme elle devait les surprendre, exactement: Seeger comme une amie envieuse à un rendez-vous. Dollero comme un orage avec trois oiseaux, Blakely comme un monstre sans tête—et où Brooke seul prévit tout à contresens. Pauvre Brooke en effet qui nous disait à tous:—Si je meurs, songez que dans une terre étrangère, toujours il y aura un coin de notre terre, qu’une poussière plus riche que la terre y sera contenue, un corps d’Angleterre lavé par les rivières anglaises, brûlé par le soleil anglais, un corps horizontal, tendu sur la ligne de tous les ancêtres anglais...—et qui est mort sur un bateau, et qui fut jeté dans la mer, avec le boulet qui maintient vertical son suaire. Et, plein de pitié, mais mis en méfiance de sa divination, feuilletant ses autres poèmes, on ne croit plus exactement ce qu’ils affirment, on ne croit plus que l’amour est une rue ouverte où se précipite ce qui jamais ne revient, un traître qui livre au destin la citadelle du cœur, un enfant étendu. On se butte un peu, on vous contredit,—pauvre cher Brooke—on s’entête à croire que l’amour est une rue, si vous le voulez, mais fermée, où un traître, mais alors un traître qu’on trahit, et parfois l’on voit ce doux enfant vertical, flottant tristement dans l’air.
Comment Seeger est mort?
C’est l’été. Tout ce qui empêche de respirer l’été, son képi, son masque, il l’enlève. Il tient son cigare derrière lui, à cause de la fumée; le voleur de la compagnie le lui vole, et Dieu merci, car ses mains après sa mort ne se brûleront pas sur lui. Puis il s’étire, mais sans lever les bras, à cause des balles, les bras en croix. Il a juste une minute à vivre. Votre montre est devant vous, avec son cadran à secondes. Une minute et il va mourir. Il a dans sa poche le flacon d’héliotrope, qu’il va écraser en tombant. Avant qu’il soit mort, vous n’avez même plus le temps, maintenant, de tracer cette courte phrase qui lui servait de devise, qu’il écrivait avant chaque poème—au sujet des peupliers. Si c’est un obus, on charge le canon. Si c’est une balle, le soldat allemand tapote son chargeur, le glisse. Seeger lève la tête. Le ciel est tout bleu. Un peuplier, oui, un peuplier se dresse à l’horizon. Seeger gravit la marche de tir. Un oiseau, oui, un...