Aujourd’hui je mentais. Tout n’allait pas très bien. Jacques s’était tué en avion. Les messages de morts qu’on reçoit en France à chaque heure m’arrivaient tous ensemble dans cette seule journée. Amis chargés pour moi, quelques instants à peine après leur mort, dans le transatlantique, mais qui n’étaient plus que des ombres, après un si long voyage, en débarquant. Malgré ma pitié, ma peine, je ne parvenais pas à veiller un cadavre étendu; un mois, tout un mois maintenant qu’ils étaient morts; ils me touchaient, mais déjà impalpables; leurs yeux à nouveau étaient ouverts, leurs bouches souriaient. Spectres venus pour moi seul dans ce continent nouveau, je les sentais souffrir de ce bruit, de cette électricité, pénibles déjà à des émigrés vivants, d’entendre la téléphoniste appeler en chuchotant Boskiewitch, être débordant de santé, de la part de J. K. Smith, qui certes un jour mourra, mais qui n’est point mort. Je montais chez moi; les lettres ouvertes ne tenaient plus dans ma grande enveloppe, je déchirais le haut des enveloppes, je jetais les morceaux déchirés, je les regardais sur le plancher; je pensais à la terre qui reste d’une tombe fermée, je les ramassais... Huit jours, j’avais huit jours jusqu’au prochain passage. Huit jours pour rayer une adresse, dans mon carnet, de la liste justement qui servira à établir mes lettres de faire-part; huit jours pour imaginer qu’une veuve n’était plus folle; que les enfants avaient remplacé la phrase pour un père vivant, dans la prière du soir, par la phrase pour un père mort; qu’une mère recommençait à manger un peu, à boire un peu de lait, à ne plus résister à ceux qui parlaient de phoscao, de biscottes...

Aujourd’hui Jacques était mort. Avec Gonzalve, qui ne le quittait pas et que nous commencions, lui aussi, à aimer. L’avion qu’il conduisait s’était abattu près de Meaux, et ainsi mon ami si cher avait tué avec lui le seul moyen de le retrouver un peu, un ami à peine moins cher, son seul reflet. Il était mort aussitôt. Gonzalve avait vécu huit heures. Les amis de Jacques étaient arrivés en foule de Paris, de Dammartin, de Melun. Gonzalve put les recevoir, leur parler, leur dire que Jacques n’avait pas commis de faute: L’avion s’était abattu de lui-même, et comme pour certains la vie se brise sans qu’ils aient eu un premier léger tort envers elle, une première maladresse, fait un petit mensonge, conçu une petite haine. Toute sa famille était trop loin, à Pau, à Nice, quelqu’un à Venise; il écrivit à sa mère, à son père, signa avec son sang,—fit recharger son stylo,—à une amie, mais il ne vit que les amis de Jacques, leur transmit les derniers mots de Jacques, qui furent ainsi, à huit heures d’intervalle ses derniers mots. Il était calme, calme. On se consolait presque de donner cette parcelle sereine à l’éternité. Mais on pensa tout à coup, un inconnu qui se trouvait là pensa à lui dire qu’il mourait pour la France. Il se mit alors à pleurer. Il ne chercha plus d’excuse à sa chute. L’idée de cet honneur en lui détruisit soudain toute volonté, toute énergie, et ce qui apaisait les autres mourants n’en fit plus qu’un enfant ébloui, que des sanglots secouaient, meurtrissant sa dernière heure même. Il se cachait le visage de ses mains, il appelait désespérément la seule présence qui, désormais, ne lui était plus refusée: Jacques! Jacques! Puis un général arriva. Il l’entendit d’avance saluer le corps du mort qu’on avait étendu dans la première chambre pour que le blessé fût plus tranquille. Il se souleva pour le recevoir. C’était un vieux général d’aviation, habitué à ces visites, muet, qui n’avait pas vu sa jambe coupée, qui lui promit que dans quinze jours il serait remis; qui enfin ému, se pencha sur lui, affectueux, regarda longuement ce qu’un vieux général comprend mal, des yeux débordants de larmes, une bouche qui riait, un masque pur et lisse tenu au visage par d’effroyables rides. Alors Gonzalve mourut, et le général se retournait atterré, appelant un prêtre, ne sachant à qui passer cette âme demeurée dans ses mains malhabiles...

Mais pourquoi ce début à une histoire de petite fille?

Clyton était étendu sur mon lit, endormi. Il avait les cheveux blonds de Jacques, sa taille. Pendant un mois je rencontrai ainsi, mais de moins en moins ressemblantes, les images encore libres de mon ami, puis, un jour, une image à peine reconnaissable, sur un enfant, et ce fut tout. Je secouai Clyton pour chasser de lui cette ombre. Il ne bougea pas, saisit ma main au vol, en regarda distraitement les lignes, et soudain effaré, respectueux et bégayant comme s’il venait de voir en une seconde toute ma vie, et quelle vie, il se dressa.

—Ecoutez-moi!

Souvent, sorti en civil, j’avais surpris Clyton, en civil aussi, qui me suivait de loin. Souvent j’avais reçu des lettres sans signature, écrites par une femme, et me priant de passer à midi dans un rond-point sans arbres, inondé de soleil. Je sus que Clyton les mettait à la poste. On m’apprit aussi qu’il parlait de moi à tout propos, prétendant que j’avais la grâce, que j’étais devin, et que sur dix paroles que je lançais au hasard, cinq atteignaient leur objet, blessaient la matière même du monde. Un jour, dans son auto, j’avais prononcé par hasard et brutalement le mot pinson. Au premier arrêt, nous trouvions un pinson mort sur le capot. Le lendemain matin, pour me moquer de lui, loin de la mer, j’avais prononcé, mais avec des précautions, le mot mouette. Au déjeuner, dans la cour de l’hôtellerie, une mouette apprivoisée se promenait, mais avec une aile tordue.

—Ma sœur Mae veut vous voir, lieutenant. Il s’agit peut-être de sa vie. Vous me suivez?

—Votre cousine Barbara?