—Ma sœur Mae!
J’eusse certes préféré Barbara que j’avais connue la semaine passée chez les Thackeray, dans les jardins florentins ornés d’autels chinois qui descendent au Charles River, et où des moutons paissent, protégés contre les grosses mouches par des chiens loups. Le soir tombait. Les deux petits frères Thackeray, dont Teddy a les yeux bleus, Bill les yeux noirs, jouaient avec leur fox vairon qu’ils se sont partagés en longueur selon la couleur de leurs yeux et dont ils tiraient la queue indivise. Dans sa minuscule et ronde culotte de cheval, Perscilla, leur cadette, qu’on avait pour la première fois de sa vie photographiée officiellement le matin, se sentait quelque chose en moins, quelque chose en plus, et n’était point sûre que l’on ne souffrît pas un peu jusqu’au moment où le cliché enfin est révélé. Nous étions assis sur la terrasse fermée par de hauts fusains où l’on découpe des fenêtres diverses avec des cadres en bois d’or pour voir la plaine, et nous regardions le soleil tout rond par la fenêtre ovale; au milieu des lilas, des lilas blancs qui sont à Teddy, des violets qui sont à Billy; au-dessous d’ormes centenaires qui n’avaient pas ombragé de Français depuis Chateaubriand, et oubliant qu’alors ils étaient jeunes trouvaient ce nouvel hôte bien petit, bien facile à couvrir. Par la fenêtre en forme de cœur un rayon éclairait Barbara d’une lumière de même forme, mais qui semblait émaner d’elle seule. Ses paupières, son cœur, battaient à intervalles longs mais réguliers. On m’avait prévenu qu’elle inspire, plus violemment et plus subtilement que jamais femme inspira l’amour, le désir,—mais exigeant, insoutenable, immédiat—du mariage. Chacune de ses trois sœurs s’est mariée en un jour avec un jeune homme la veille inconnu. On éprouve près d’elle je ne sais quel tourment et quelle sécurité, comme si l’on avait à son côté une femme créée de la veille; on touche cette main neuve, on délie ces cheveux épais et on les livre, pour la première fois, à la brise; on caresse et fend du doigt ces lèvres qui jamais encore ne se sont ouvertes; on veut partir sans passé dans un avenir neuf; on se voit, avec Barbara, sous tous les espaces clos, dans la salle à manger avec les cristaux, dans la chambre avec un rayon, dans l’auto par la tempête, sous la tente, où, pour ne pas la réveiller, au lieu d’embrasser son visage, on cherche sa main à la lampe électrique. On traverse des marais en la portant dans ses bras. Derrière elle, on la pousse—elle rit, se raidissant—jusqu’au haut des arènes; elle détourne son ombrelle vers les gradins de sorte qu’on embrasse un visage étincelant de soleil. On entend le pasteur, le jour du mariage,—demain,—vous dire:—Réfléchissez, imprudent jeune homme, vous avez encore une seconde; pensez aux autres femmes, aux brunes, à leur fidélité, et à leur délire; à leurs yeux dans les théâtres, à leurs belles joues qu’on appelle sanglantes... On répond:—Je veux Barbara! je veux Barbara!...
Mais les enfants autour de nous devenaient insupportables. Perscilla courait vers la maison, en rapportait des mots italiens tout neufs, courait encore, revenant avec des mots français—et l’on devinait qu’elle avait parlé à sa bonne italienne, à l’institutrice française. Puis l’ombre tomba, et Teddy vint s’asseoir entre nous, nous séparant, tout triste, car, sans qu’il le sache encore, il l’apprendra toujours assez tôt, ce n’est pas le jour, malgré ses yeux bleus, c’est la nuit qui lui appartient.
Mae Clyton était plus belle même, disait-on, que Barbara.
Mae avait seize ans. Depuis son enfance, elle vivait chez elle sans jamais être sortie, et souvent désirait mourir. On n’avait trouvé à ce mal qu’un remède: l’amitié. Mais, inconstante, elle détestait soudain, au bout de cinq ou six semaines, l’ami qu’elle avait adoré et appelait la mort par son nom. Avant donc que le mois commençât, Clyton lui amenait un homme, une femme nouvelle, qu’il lui avait appris, pendant l’amitié et le mois précédent, à désirer. Toute l’Amérique se prêtait à ce jeu, car la beauté de Mae devenait célèbre, on l’appelait Scheherazade, et l’on s’ingéniait à la conserver à la vie par un conte qui ne s’achevât point. Clyton recevait par paquets les lettres d’inconnus ou de gens illustres qui se proposaient eux-mêmes, offraient ou des amis parfaits, ou (pour varier) des amis bizarres, ou tout ce qui était la renommée d’une famille, d’une ville: la fille du ministre des finances guatémalien dont on voyait les trois corps astraux à la lueur des cocuyos, le champion du monde au tennis. Clyton avait d’abord choisi tous ceux qu’un sacrifice à l’amitié avait rendu célèbres, Marjorie Dupont, qui sauva de la mer à dix ans Muriel Aspinwall, qui vivait depuis avec elle, qui l’abandonna (tout un mois de juillet, le mois qu’elles passaient à se baigner dans leur plage) pour Mae: Edith Bronte, dont on avait ravi au berceau la sœur jumelle, qui depuis la cherchait sans cesse, frissonnante devant chaque miroir inattendu. Puis étaient venues à la villa les gloires de la mode, auxquels Mae ne voulut jamais parler de leur talent: Edvina qui ne put chanter pendant le mois le plus long et le plus sonore d’Amérique; Sargent auquel Mae refusait de poser dans son sommeil même, se tournant sans cesse; on devait mettre le lit au milieu de la chambre et Sargent peignait en en faisant le tour. De temps en temps Clyton choisissait au hasard dans les lettres, et aujourd’hui il en gardait deux:
—Mon nom est Adélaïde de los Montes. Votre sœur veut-elle voir quelqu’un qui n’a jamais rien vu? Je ne suis point sortie non plus de ma maison et je viendrai, si Mae le veut, dans un train spécial et fermé! Ci-joint mes cheveux blonds. La tête de l’oiseau qui n’a pas volé est moins douce, me disent les poètes d’ici, à la main.
Poètes de Californie, consciencieux, qui passent leur temps à caresser les têtes d’oiseaux qui n’ont pas volé!...