—Mon nom est Jeanne Blanchard. Vous m’appellerez, Mae, quand vous saurez comment j’imagine la vie. Je l’imagine comme un bonheur sans bornes, comme une fulguration, comme un cœur sans limites. Chaque matin, au réveil, je me précipite à la fenêtre; je vois la mer infinie, le ciel qui tout embrasse; je me dis que ce sont des nains à côté de mon bonheur. De joie, je sanglote. Quel doit être le vôtre, qui êtes belle, riche, qui n’êtes pas seule en ce monde!

Vous devinez pourquoi Clyton m’enlevait.

Cette nuit, l’ami du mois allait partir, Lee, le poète,—il était devenu amoureux, Mae déjà le détestait,—et Clyton avait reçu, à midi seulement, un message de celle qui devait être l’amie du nouveau mois; elle retardait son voyage. C’était Mary Miles Minter, l’enfant qu’on voit dans les cinémas au premier acte toujours pauvre, au dernier acte toujours riche (ne pas s’aviser de tourner le film à rebours), sauvée de la rue par un lord, du music-hall par un milliardaire déguisé en barman, qui apprivoise les mégères dont la bru empoisonna le fils, les brigands auxquels une fille a truqué le télégramme annonçant la mort de leur mère; et qu’on voit à la fin du film s’étendre dans sa propre image agrandie, comme l’enfance dans la jeunesse. Mae ne supporterait point de ne pas trouver au réveil son amitié nouvelle; un gouffre pareil s’était produit voilà six mois; haineuse, silencieuse, elle refusait de manger, de boire. Les animaux précieux que Clyton avait couru acheter à New-York, le renard bleu apprivoisé, l’ocelot, elle semblait ne pas les voir, elle marchait sur eux sans pitié; l’ocelot, qui ne connaissait pas auparavant les humains, s’indignait, cassait tout, devint enragé. A cette époque, d’ailleurs, Mae ne savait pas que l’on se tue, mais depuis, je vous dirai peut-être comment, elle l’avait appris, et tout était à craindre si je ne venais pas.

Nous arrivions. L’auto gravissait maintenant les allées en lacet d’un jardin. En bas, la mer, et sur le rivage les statues tranquilles des Muses, couvertes de longs voiles; à mi-côte sur la terrasse, une piscine de marbre, bordée de torses antiques, agités, à demi vêtus; on devinait dans la maison, au-dessus d’une baignoire taillée dans une opale, un vrai cœur vivant, tout nu. Au fond d’un labyrinthe de buis, perdue, une fillette appelait, sans voir la chouette au-dessus d’elle qui dessinait le bon chemin. Les héliotropes se relevaient peu à peu pour n’avoir pas à tourner de tout un arc dans la seconde où le soleil reparaîtrait. Les jeunes fleurs de rosiers, écloses voilà une heure, satisfaites d’avoir vécu une heure, roses ignorantes, croyaient se fermer pour toujours. Poussés par la brise marine, à peine salés, les parfums du même jasmin nous inondaient dans chaque allée à la même hauteur. C’était la nuit. Un cargo de plomb dormait sur l’océan léger; de lourds mélèzes sur la clarté; le ciel tout sombre sur un nuage blanc; et l’on eût retourné le monde qu’il en eût été plus solide. C’était la nuit. Des mouettes volaient en ligne, formant un nom qu’on ne pouvait comprendre, car il était composé de lettres toutes semblables, argentées du côté du couchant,—puis elles se dispersèrent, une seule resta et l’on comprit. On comprit le mot Solitude, le mot Espace, la phrase: "agité par les vents". La lune apparaissait entière, c’était le soir où aucun astre ne se glisse entre elle et moi. C’était la nuit, et, un long moment, entêté comme un roulier qui ne veut pas allumer sa lanterne, je m’enfonçai dans cette nuit sans appeler la pensée et ce nom qui éclairent pour moi toute ombre. Mais je me heurtais durement à chaque obstacle, au cri lointain de la fillette, aux maisons endormies, à chaque étoile. Ils me meurtrissaient, ils m’atteignaient en plein visage... Alors je pensai à toi, rêve, et ils s’écartèrent...

—C’est la nuit, dis-je.

Clyton frissonna, me regarda de biais, comme si nous allions la trouver à l’arrêt, nuit expirante, clouée sur notre capot.

Lee était dans le salon où me laissa Clyton. J’avais vu des portraits de lui, je le reconnus, mais il n’avait plus ses yeux provocants, son front qui étincelle. Toutes ces qualités contraires qu’il aimait cultiver en lui séparées, l’arrogance et l’humilité, l’énergie et l’indolence, la générosité et l’envie, maintenant se mélangeaient et il ne se trouvait plus qu’une âme médiocre et confuse. Il ne l’avouait pas, la guerre en était cause.

—La guerre gâtera le métier des cowboys, avait-il déclaré d’abord.