—Que les femmes prennent garde, avait-il dit ensuite. La guerre est leur mort!
Or les cowboys gardaient leur prestige, les femmes continuaient, en masse, à vivre. C’est son métier à lui, son métier de poète, qui était gâté. Il se tenait, au début de la guerre, à la limite du génie. Je venais de lire ses œuvres: il atteignait le sublime, non encore par la pensée, mais par les transparences de son style, par un mot placé de telle sorte dans presque chaque vers qu’il en jaillissait je ne sais quelle lueur, quel éclatement, qui d’ailleurs mourait aussitôt. Il s’était rendu compte de ce talent à piquer l’âme de brûlures. Tous ses derniers poèmes, comme pour provoquer enfin l’embrasement, avaient pour sujet la flamme, l’étincelle, les yeux, Suzaia et ses oiseaux brûlants. Un jour tout flamberait... Mais la guerre était venue.
Tout ce qu’il avait entassé chez lui comme une panoplie, le droit de souffrir, de faire souffrir, de tuer, de se tuer, tout ce qu’il considérait à juste titre comme ses biens propres et ses armes dans toute l’Amérique, fut distribué par elle au moindre soldat d’Europe. Les permissionnaires français dans les rues de New-York portaient sur eux mille marques, qu’il avait cru réservées à lui seul, le regardaient du regard qu’il savait trouver devant un miroir mais qui lui échappait encore devant un homme autre que lui. Il les suivait toute une journée, il essayait de reprendre à la dérobée sur eux un de ses propres sentiments, ils les emmenait boire, et de même qu’il s’enivrait pour se venger de lui-même, il les enivrait. Chaque victoire, française, ou serbe, ou allemande, l’exaspérait; il ne pouvait supporter cette gloire sans cesse en remous, ni surtout cette vie exaspérée que prenaient maintenant les noms propres; ces noms de chefs inconnus soudain illustres, ces noms médiocres de l’Ourcq, de Verdun s’élargissant sans fin, ces noms sur lesquels toute une semaine, Cambrai, Sédul-Bahr, se posait l’aurore même... pour s’évanouir; et ces déblaiements du moindre village qui rendaient plus en gloire que toute une nécropole antique. Son plus grand orgueil avait été de créer une fois un nom propre: "Pan Bix", le héros de tous ses livres, un Esprit, frère d’Ariel. Enfantinement, il se surprenait à opposer ce nom à tous ceux que créait sa rivale, Pan Bix la Marne, Pan Bix Guynemer. Mais Pan Bix, qui tenait encore sa petite place, sémillant, près de Desdémone, près de Fantasio, devenait dans ce nouveau domaine, et près d’Hindenburg aussi, un pitre ridicule.
Donc, près du foyer, il était là, avec sa main droite inutile qu’il brûla le soir de ce jour où il frappa son meilleur ami. Tout en lui d’ailleurs semblait avoir commis un sacrilège et l’avoir expié par le plus beau sacrifice. Son regard si vif avait un halo terne; avait-il vu son amie le jour où son amie mentait? sa parole n’employait que des mots bégayants; avait-il dit du mal de sa mère? et sa pensée, partie toujours d’un côté délaissé de l’âme, surprenait comme la balle d’un joueur de tennis gaucher... Il répondit à peine à mon salut. Il regarda mon uniforme, demanda si le revolver était chargé,—je l’ignorais; me questionna sur ma vie à Boston, sur mon sabre, et je répondis encore de façon évasive, et je veillai à ce qu’il ne sût point si j’étais ou non dangereux. Puis, m’abandonnant, il se promena dans la salle. Malgré ma défiance je l’admirais. On le sentait lire par profession dans chaque lumière, dans chaque ombre comme un devin lit dans la main. On le sentait frappé par les moindres signes de ce rébus distribué pour les poètes sur les objets qui semblent les plus familiers. Il posa son index tendu sur une statuette couchée, il l’y maintint tant que je ne sais quel nœud ne fût pas fait et refait autour d’elle. Il ouvrit un livre de Longfellow, au hasard, mais ce fut à la page où Longfellow avait écrit de sa main, en long de la marge, un distique qui donnait un nouveau sens au poème; il souriait, il inclinait la tête, il pensait à un archet étendu près de son violon. Il ne me savait pas poète; il agissait sans discrétion, se croyant seul avec elle, avec la Poésie. Il s’arrêtait brusquement, rayonnait, écoutant en lui,—n’entendant rien, furieux. Il aiguisait sans pudeur ses sens, son odorat, en plongeant la tête sans mesure, avec les oreilles qui n’avaient rien à y faire, dans une touffe de seringat, sa vue en promenant des regards sur deux boules de cristal placées sur une table, et soudain il regarda mes yeux. Il ne les quitta plus. Il s’assit en face de moi...
Le feu flamba soudain, feu d’été traître, qui fit un signal à l’hiver. Au loin les tramways glissaient, les verges éclatant en globes de feu aux aiguillages des trolleys, cerveau des tramways, donnant tout ce que donne un tramway de pensée, une étincelle. Le vieux monsieur de la villa voisine rentrait de sa promenade et tapait, comme chaque soir, pour la vider, sa pipe contre la plaque en marbre du petit obélisque de Washington. Lee semblait m’avoir choisi pour victime, et c’est de cette nuit, en effet, qu’il a daté son poème sur moi. Je le sentais supprimer de mon visage ce qui le gênait, mes cheveux qu’il a décrits bruns; m’ajouter une moustache; me donner deux béquilles, jeter autour de moi cet échafaudage qu’on construit autour d’une tour, chez nous, avant de la réparer. Parfois il se frottait les mains, il ricanait; il me prenait je ne sais quel esprit, quelle forme et j’eus l’impression quand il disparût, qu’un maillot, une ombre de soie, entre mes vêtements et mon corps, avait été dérobée. Parfois, il tirait un carnet de sa poche, lisait, me contemplait et coupait à ma taille la métaphore qu’un enfant, un oiseau, lui avait inspirée le matin; et, tout d’un coup, la raison de son poème découverte, il me combla de prévenances; il me présenta une cigarette de sa main valide; il prodigua son côté gauche, son côté intact, m’offrit des mots, des regards qui n’avaient jamais outragé personne: le mot "cher officier", le mot "cher Français". Je prenais la cigarette de ma main droite, car mon bras gauche est blessé; je répondais à ses regards de mon œil droit, car mon œil gauche est myope; je jouais à mon insu, mais avec perfection, le rôle de l’Innocence qu’il m’a donné dans ses vers; et comme je me levai, il se leva et il me suivit à la fenêtre, et il me dit le nom anglais des fleurs; et il insistait poliment sur la prononciation; et il me traitait tout à fait comme Elle.
—Mon lieutenant, dit Clyton. Venez!
C’était l’heure où la lune aspire ceux qu’elle aime à la hauteur des toits, où les somnambules, effleurées par la brise, avancent pas à pas sur les fils de fer tendus pour elles, par leurs parents, entre le château et l’annexe. Un oiseau de nuit et un oiseau de jour, égarés, voletaient dans la même chambre: fallait-il éteindre, fallait-il illuminer pour que chacun d’eux pût partir? C’était l’heure où Mae, dans son premier sommeil, subitement attristée, se lamentait. Des larmes coulèrent de ses paupières closes. Tous les soirs, à la même heure, ainsi que jaillit, bue aussitôt, une source d’eau pure au fond de l’Océan, naissait ce petit désespoir, larmes sans amertume, au milieu de la Nuit. J’étais penché un peu à l’écart, et mon ombre ne la couvrait pas, courbée sur le lit devant elle. C’était l’heure où sans conscience, elle s’attachait tendrement, et l’on sentait qu’en rêve elle aimait embrasser un visage. Rêve léger, mais plus lourd pour elle que sa vie, et, croyant se pincer pour être sûre de ne pas dormir, elle pinçait sans force ma main. Puis, toujours rêvant, comme une déesse enfant le ferait de sa main coupée, elle appuya ma main sur sa joue fraîche, elle la cacha dans ses cheveux blonds innombrables, elle l’embrassa. Puis, ouvrant sans chagrin ses yeux humides, elle choisit deux petits regards clairs qui se promenaient dans mes regards plus larges comme les rayons de deux visages jeunes dans le faisceau noir d’un film et,—j’aurais tout donné pour qu’elle me sourît,—fronçant de colère ses sourcils noirs, durcissant de rage ses yeux bleus, tendant son front irrité, Mae pour la première fois me sourit.
—C’est vous, me dit-elle, où est Lee?
Elle parla plusieurs fois de Lee ce premier soir, à chacun de mes gestes comparant, rattachant les gestes de Lee; sans doute pour qu’il n’y eût pas d’intervalle dans sa ronde d’amis, rattachant nos pensées et se trompant parfois, comme un mauvais télégraphiste dans ses fils rattache la peine au plaisir, la confiance au désespoir. Ainsi, le dernier jour, elle dirait à Mary Miles, si Mary riait que j’étais triste, si Mary était triste que j’étais tendre...