—Lee est parti, dit Clyton.
Or Mae si sévère et timide au début de chaque amitié, qui ne recevait ses amis hommes qu’habillée et coiffée, me tendit ses bras nus, m’assit près d’elle, et, ne retrouvant plus dans sa chevelure cette main coupée qu’elle y avait cachée tout à l’heure, caressa tendrement ma main, s’étonnant qu’elle eût même chaleur, même forme que l’autre.
—Posez votre manteau, dit Clyton.
Je jetai mon manteau. C’était le premier poète en uniforme qu’elle voyait, en uniforme bleu clair, avec des boutons de bois peints en bleu clair, poète invisible sur les champs de bataille. Elle me regardait, fière d’elle, comme si elle arrivait à voir un être invisible. Elle écoutait mon français, non sans orgueil, comme si elle, Mae, pouvait entendre un être muet.
—Un ami, dit-elle, enfin!
Derrière la porte, Lee s’agitait, toussait. Jamais remords ou regret dans un cœur ne fit plus de bruit que Lee dans ce salon. Il exagérait. Nous n’étions pas les deux premiers poètes qui se soient jeté, d’un monde à l’autre, une jeune fille nue dans son voile.
—J’ai rêvé, dit Mae, que j’avais trois corps égaux, et chacun, le matin, partait de son côté. Deux sont perdus.
Des bouleaux flambaient dans la cheminée, j’en voyais les lueurs dans ses yeux, et, allumés à l’âtre même, au vrai feu, déjà y brûlaient ces feux de l’amitié, qui pour les simples humains s’allument une fois, deux fois au cours de toute leur vie, une fois chaque lune dans le cœur de Mae.
—La chambre de Mary Miles est prête, dit-elle. Vous y coucherez. Mais parlez-moi. Clyton dit que vos mots tuent les êtres; prononcez mon nom; prononcez-le encore. Quelle voix profonde est la vôtre! Voilà morts mes deux corps errants! Tout ce qui existe, tout ce qui palpite et respire de Mae est devant vous. Oh! que m’arrive-t-il? Avez-vous donc pensé mon nom?