Je voulus parler de Mary Miles; mourir par elle, lui donner la main dans cette ronde autour de Mae m’était doux. Mais Clyton disposait sur la table des portraits. C’était des photographies de moi, que je ne connaissais point, prises par lui à mon insu et sur toutes j’étais solitaire. Seul au milieu des rues toujours encombrées, seul au fond d’une auto qui roulait sans chauffeur, et Mae égoïste, pouvait sans peine imaginer que le monde est un grand monde vide et qu’elle seule a des amis. Mon sourire cependant annonçait parfois qu’il y avait un être vivant dans mon voisinage, pas un être semblable à nous sans doute, car j’avais les yeux levés, mais un chat, un écureuil, un titan. D’ailleurs, d’instinct, elle préféra le seul portrait que Clyton n’eût pas truqué, celui où j’étais vraiment seul, assis sur le perron du Polo-Club, un ours empaillé à ma droite avec des drapeaux dans son collier, où le vent soufflait, où les cèdres du bosquet étaient durement battus par les arbres encore sans feuillage, où, la petite girouette du Club l’indiquait, j’étais tourné vers mon pays, vers mon enfance; où je souffrais enfin d’être arrivé à l’âge où l’on n’est plus que soi, rien que soi...
Or, décidé à ne pas me prêter au jeu puéril de Clyton, à guérir Mae, je résolus de lui apprendre ce qu’est la vie.
Ce soir-là, je lui parlai d’abord des villes. De Pau, qui fait le tour des Pyrénées avec ses petits tramways rouges qui stoppent d’eux-mêmes à chaque marque et chaque femme rouge, où les médecins promènent sans cesse de longs cortèges de bœufs au joug, pour imposer à la cité le seul rythme sensé, où chaque bébé dans le parc Beaumont a droit à un paon qui le suit, au ciel toujours bleu duquel, chaque semaine, un enfant de vingt ans, avec des grands cheveux peignés à l’argentine, tombe mort. De Coulonge-sur-l’Autize, où les employés de la poste, en France, ont l’ordre d’envoyer les poèmes égarés ou anonymes. De Montargis où la belle Simone, suivie de sa nourrice, au bord de ruisseaux écumants et que l’ombre des peupliers zèbre, pour arrêter son âge soudain s’arrête, et la nourrice, sa distance un moment perdue, part affolée à reculons. De Buzançais où chaque soir, entre quatre et cinq, l’écluse bruissant, un enfant songeur refuse de répondre, de jouer, de faire collation; son père le bat, le jette dehors et parfois il tombe au soleil. De la France en un mot, où les êtres ne sont pas des apparences qui surgissent selon vos besoins, mais où chacun, pris au hasard, a son histoire, sa vie durable—et parfois, pour en être sûr, je suis resté près du même des années entières sans qu’un seul de ses gestes ait trahi qu’il n’existait pas.
—Je rêve, disait Mae...
Liée à un petit corps timide et immobile, elle agitait ses bras, secouait sa tête, je caressais une sirène-enfant. Curieuse, elle avançait sur le rivage même de la vie où je l’attirais non sans ruse. D’abord je lui contai le plus beau rêve qu’un homme ait jamais fait. Puis je lui dis la plus belle histoire véritable. Au loin la mer étincelait, mais couverte de rayons cassés et morts, et je ne sais quel poète hypocrite y avait pêché à la grenade. Parfois j’avais à prononcer un mot étrange et dangereux, le mot "Oubli", le mot "Joie", le mot "Haine" et alors j’entendais Lee aux écoutes s’agiter, s’inquiéter de me voir manier de telles armes comme un soldat quand le civil prétend dévisser un obus. Parfois des oiseaux, effarés de tant de clartés, voletaient autour des fenêtres, puis se réfugiaient à tire-d’ailes vers le cœur de l’ombre, dans le cyprès du centre de la pelouse, s’y retrouvaient tous et trouvaient ce soir-là la nuit bien étroite. Alors, écoutant ce bruit des ailes, bienheureux, nous nous souriions, nous pensions à ce qu’il y a de plus petit et de plus frissonnant, au cœur des oiseaux endormis. Puis, tristes, nous pensions à nos propres cœurs, si proches, nous pensions à leur taille, à leur poids, à leur douce forme, à la fossette qu’y cause la flèche en s’enfonçant. Elle s’étonnait de n’avoir pas à revenir, avec ce nouvel ami, au point d’où elle partait chaque mois; elle en éprouvait un espoir infini; quelle vie divine, si désormais, chaque amitié, au lieu de la détruire, s’amoncelait sur l’amitié! Nos deux visages étaient à la même hauteur, aucun de nous maître de l’autre, elle m’attira vers elle, posa ses lèvres sur mes lèvres, et soudain son corps entier s’agita, s’évanouit: l’idée d’un ami unique en Mae venait de naître, bue par un grand sommeil.
Le jour va se lever. Ma voiture revient à toute vitesse entre la mer violette et les loteries, les montagnes russes, les panoramas des interminables plages, tout blanc et or, avec des glaces où mon chauffeur se regarde chaque fois. Une bise aigre souffle; de gros rayons maladroits nous frappent, durs comme des palettes. Mary Miles a pu venir, malgré son télégramme, et j’ai dû quitter Mae endormie. Clyton ne lui parlera jamais de moi; mes photographies sont en morceaux, on lui dira qu’elle a rêvé... La mer, comme une ville, rejette à nos pieds tout ce que le jour d’hier a sali en elle, les algues touchées par quelque plongeur, les méduses mortes, et tous ces objets acceptés dans son sein avec dignité dont elle met un jour à comprendre la dérision, de vieux chapeaux, de vieilles chaises. Tout le long du rivage, les becs électriques brûlent encore, mais sans reflet dans l’eau laiteuse. Heure sinistre! Heure où sur mon pays, dans la tranchée, la sentinelle se réveille, se promène avec ses lourds souliers, et l’on entend à nouveau le bruit de l’homme contre sa planète sèche.
Je songe à Mae. Je songe à son réveil, dans quelques heures; à son silence devant Mary Miles, car elle n’osera jamais interroger son frère; à ce petit aiguillon dans son cœur; à ce baiser qu’elle ne croit pas avoir donné, à cette main perdue qu’elle cherchera tout le jour dans ses cheveux; à ce qu’elle pense un rêve; à ce jeune homme un peu triste, avec ses yeux, un peu bavard, avec ses villes, mais qui lui tendit les bras dans un costume invisible, qui la pressa—car sa mémoire chaque jour enrichira son rêve—sur son cœur enflammé, dont on voyait vraiment les flammes; qui la porta à travers une forêt semée de marécages dont on voyait vraiment les vipères et dragons; qui lui promit de vivre toute la vie près d’elle, de mourir près d’elle, qui avait tué cent Allemands, qui avait pris Constantinople, qui nulle part n’existe et ne soupire, nulle part, hélas!—qui est moi...