—La France chaque jour...
Mais la même fureur agite la salle. On n’a pu arrêter le président qu’au quatrième mot, car il a parlé d’un trait, mais tant pis, ou tant mieux, pour le mot «chaque», pour le mot "jour", pris par hasard dans un tel triomphe. Les portes s’ouvrent, et un flot pressé bouscule les maîtres d’hôtel irlandais, fils et frères des agents, qui tentent par atavisme de résister. Les spectateurs du plafond, moins rigides, mieux équilibrés maintenant, se penchent, retenus dans le ciel par un ami qui se sacrifie et leur tient les pieds et ils battent l’un contre l’autre des bâtons de buis. Le Président comprend enfin son impuissance. Jamais ces vingt mille sentinelles ne le laisseront s’évader avec son mot; et il fait signe qu’il renonce; qu’il va recommencer, mais par une autre phrase. Méfiante, la foule se tait, reste debout. Il la flatte.
—Amis, mes chers et vrais amis...
Il est blême; il hésite; de pitié trois ou quatre vrais amis s’asseyent. Alors, il dit dans un langage entrecoupé à faux:
—Amis, ne—voyez-vous pas chaque—jour le visage de la—France devenir plus pâle?
Tous trois, recevant cette phrase inattendue, nous avons pâli. Pas un regard qui ne se porte vers nous, puis par pudeur aussitôt ne nous laisse. Honteux de son délire, chacun à la dérobée regagne sa place. Les têtes aux nattes blondes s’inclinent, ferment les paupières, voient à l’intérieur sur leur fond bleu une France de taille humaine blêmir, mourir. Puis les yeux se lèvent et reviennent à nos visages. Sur nos visages où le sang monte peu à peu, les voilà roses,—les voilà, sous ces milliers de regards, tout rouges,—l’un d’eux écarlate. Alors les applaudissements reprennent, sans cris, sans sifflets cette fois, joyeux, interminables, et nos voisins nous forcent à nous lever, à saluer,—encore tout guindés, meurtris par ce sang venu trop vite, immortels...
L’orfèvre me montre six étudiants en robe, assis au premier rang des loges. L’Université a supprimé les concours de fin d’année avec l’Université rivale, les régates, le baseball, les courses au stade, mais le tournoi d’éloquence est maintenu et sera disputé lundi. Le sujet en est déjà connu: la France. De même que l’on nous emmenait du lycée avant la composition sur Britannicus ou sur Phèdre, observer à l’Odéon la vie et les habitudes de Britannicus lui-même, avec son nez en trompette, ses jambes arquées, ou la forme vivante de Phèdre, fille de Pasiphaé, qui débutait, surveillée des coulisses par sa mère, on leur a réservé des sièges d’où l’on peut nous voir de face. Du côté de Harvard, mon ami Davis, radieux et muet, car il sait de la veille que nos colonies ont la superficie de l’Union tout entière, et il rumine un tel secret; Zimmermann, qui doit improviser en vers, radieux aussi car les trois noms des officiers français, par un prodige, valent le premier un spondée, le second un dactyle et le troisième un ïambe; et un petit Israélite attentif qui, lui, pour ne rien perdre, a pris des lorgnettes. Ces trois de Harvard soutiendront que la France est un patrimoine commun aux peuples, et sera leur jardin, leur musée. Du côté de Yale, trois qui prétendent que la France, au contraire, est la France, et, pour l’honneur d’ailleurs des nations, une nation. Tous ont des carnets, et, au moindre de nos gestes, prennent des notes; c’est qu’ils ont trouvé pour leur cause un argument décisif, c’est que tous les Français se ressemblent, c’est que tous les Français sont dissemblables; c’est, auquel des deux camps l’argument servira-t-il? que les lieutenants français lisent l’avenir dans la main des orfèvres, la pressent avec amitié... Mais le célèbre professeur Golias, qui découvrit un fleuve en Bolivie, s’est levé...
Il débute—comme tous les orateurs là-bas, car il est juste d’offrir au public un appât vivant—par une anecdote sur un homme. C’est jour de fête, il choisit un grand homme.