—Il y a quelques jours, dit-il, le général-maréchal Joffre vint déjeuner, en France, chez de nouveaux amis. On prit le café sur la terrasse. Une rivière coulait au bas du jardin. Le général-maréchal l’admira et demanda son nom.
—Monsieur le Général-Maréchal, répondit l’hôte, c’est la Marne.
Les auditeurs autour de moi s’épanouissent. Zimmermann a trouvé la quantité du mot Joffre et la note à la hâte... La Marne est pour tous ici la seule bataille de la guerre, et il n’est pas de jour où ils ne la discutent entre eux. Il faudra quand ils seront en France, même au prix d’un recul, faire combattre leurs premiers soldats sur ce fleuve. Chaque soir, oubliés sur les tables des clubs, tracés à l’intérieur de papiers à lettres qu’on n’a pas osé déchirer et qu’on remit avec dévotion dans le pupitre, nous trouvons des plans à l’encre fraîche, des lignes qui se croisent sans raison,—corrigés parfois au crayon bleu, indice que l’intendant du cercle lui-même a dû intervenir,—indéchiffrables, s’il n’y avait en bas et à gauche une marque isolée, un poinçon, qui rend cette feuille précieuse, qui est Paris, Paris tout rond pour qui l’ignore, ovale pour qui le connaît de vue: c’est leur solution de la Marne. Parfois le critique se trompe. Des villes étrangères à la victoire—celles où une promenade en auto l’a conduit de Paris—sont conviées par reconnaissance à la bataille ou glissées au moins jusqu’à portée du front: Provins, traversé par un peu de Voulzie, Evreux, avec un peu de l’Eure, chaque cité portant à la Marne un segment de rivière comme un oiseau son fil. Parfois sur l’extrême-gauche, de petites circonférences trop pressées pour être des villes, les roues des taxis. Parfois, à gauche, un cercle avec deux bras et deux jambes: c’est qu’un de mes amis a tenu à indiquer ma place, ma place à moi. Parfois aussi une vraie carte de l’Ourcq, où les épingles dans la soirée ont creusé autant de trous qu’on en voit des avions. De vieux messieurs, qui n’ont visité que le Sud de la France, Nice, Pau, restent un peu en arrière des stratèges et suivent la lutte comme l’ont suivie les Niçois et les Palois eux-mêmes, sans parler, sans fumer...
Maintenant Golias décrit la Marne, comme elle naît dans les noisetiers, finit dans les tilleuls, comment, sans aucune pente, elle garde le courant des plus vives cascades, comment ses affluents ont lutté eux aussi contre la Meuse qui les voulait jeter au Rhin, et l’ont vaincue et isolée par le subterfuge des méandres coupés. Puis, triomphant enfin de sa modestie, il avoue que la rivière découverte par lui en Bolivie est juste, à un mille près, de la même longueur que la Marne, qu’elle aurait sur une carte le même aspect,—mais il avoue aussi qu’elle est desséchée, rugueuse, sans histoire, et la voilà rejetée par lui-même au soleil équatorial comme d’une couleuvre en renom la peau primitive.
Le pasteur Cox s’est levé. Il s’étonne de tant de silence. Il dit:
—Non, ne me forcez pas aujourd’hui à vous parler de la Mort. Rallumez tous ces yeux éteints. Rentrez vite, comme y rentrera après une minute à peine l’heureuse génération qui vivra et mourra le jour du jugement dernier, dans vos corps encore tout chauds. Toi, mon ami le soldat, ne te trompe pas, voilà que tu reprends à tort un corps plus paresseux, un visage plus tendre que les tiens. Jeunes filles, jeunes gens, je ne veux pas venir aujourd’hui du fond de votre vie, le dos à votre mort; un instant je m’aligne dans votre file, je marche à vos pas, je vais au-devant d’elle, pour la première fois je l’aperçois comme vous l’apercevez, invisible, un gouffre, un cri sans aucun son, et je remets l’âme du chrétien qui mourut voilà une heure dans mes bras à une mort lointaine et solitaire. Aujourd’hui je parle au lieutenant français, qui a mon âge et qui fut quelques mois jadis, dans ma promotion même, élève de notre Université.
Tous les regards déjà fixés sur la mort sans transition me touchent. Une seconde, sous mon projecteur, tous m’aperçoivent comme un pauvre insecte pris entre le télescope et un astre affreux. Tous les visages contractés par l’angoisse me font le sourire qui sera un jour leur dernier sourire, ou le premier après le Jugement. Le pasteur Cox continue:
—C’est au nom de cette promotion que je lui parle. Il l’a autrefois à peine connue; nous nous le rappelions à peine. Désormais nous voulons qu’il soit l’un de nous et je prends son adresse à Paris pour qu’il reçoive dans l’avenir nos circulaires, nos lettres de mariage, de mort. Enrichir son passé est rare, il nous aide à cela. Je le prends, je le replace dans l’année la plus douce de notre vie, et celle d’où partirent nos amitiés. Hier je l’ai reçu à notre banquet annuel. Je lui ai dit—j’avais cherché dans le dictionnaire français les synonymes au mot heureux—je lui ai dit que nous étions tout cela, bienheureux, sanctifiés, ravis, d’avoir retrouvé, inconnu, un compagnon d’enfance. Banquet qui ne réunissait que des hommes de trente-trois ans, où un siège eut été vide si nous avions été apôtres; première année où le squelette tendu dans l’homme n’a jamais soutenu un corps divin; où manquaient d’ailleurs deux de nos camarades morts dans le semestre: Elias Dorzia, perdu en Chine, dont la mort nous semble je ne sais quelle dilatation immense, Francis Norton, tué en France, et qui est devenu au contraire un point, une simple petite croix noire à l’encre. Mais nous pensions surtout à sa promotion française mutilée, et, c’est pour cela que je parle ce soir, nous voulons qu’il en comble les vides en puisant comme il l’entendra dans la nôtre. Qu’il choisisse parmi nous un ami pour chaque ami français tué; je le conseillerai, notre année par chance est bonne, les paresseux n’y sont pas lâches, les menteurs n’y sont pas hypocrites, et peut-être y trouvera-t-il le poids exact de ceux-là même qui personnifiaient pour lui les dons et les vertus.
Il s’assied. Il s’est assis, et soudain après une minute, s’est tourné, a tourné sa chaise, comme s’il avait oublié de se replacer dos à la mort. On sait de quel côté maintenant elle vient; elle vient suivant une ligne qui effleure un flûtiste, traverse un enfant. L’assistance respecte mon deuil, se tait. Les vieillards et les enfants s’excluent par dévouement de mon amitié pour y laisser la place à ceux qui ont juste mon âge, et, un jeune homme venant vers moi, l’orfèvre avec empressement s’écarte, s’incline devant ce cadet et le respecte, comme si déjà arrivait le remplaçant de mon meilleur ami.