—Et ton nombril, Cyclope? crièrent-ils. N’a-t-il rien fait dans cette histoire?
Et, pouffant de leur plaisanterie, ils regagnèrent leurs clos en lutinant leurs compagnes.
Soudain, le Cyclope se frappa le front,—sur le côté, comme font les Cyclopes quand ils ont une idée.
—O mon père, gémit-il, ô Neptune! Guéris-moi de l’épigramme que m’ont faite les maudits Grecs! Déjà, ils voulaient m’apprendre des vers et me donner sur la terre, les impies, ces alertes de cœur qu’on ne doit éprouver que sur tes flots! Guéris-moi, car est-il plus difficile pour un dieu de tirer son fils de l’ombre que du néant? Vois-moi, ô mon père, et je verrai!
Il dit, et Neptune, d’un souffle, chassa la pesante boule d’ombre que supportait le dos écrasé de son fils. Puis, du flanc encore ensoleillé des sapins, comme le forestier recueille la résine ambrée, du rebord occidental de chaque tige d’épi, du creux de chaque feuille, du verso rouge de chaque vague, il fit couler la tardive clarté dans ses deux mains. Puis, comme un guerrier qui s’élance casse les baguettes d’un buisson, il cassa les derniers rayons du soleil. Puis il tira la surface de la mer, et les regards inclinés de tous les marins du monde coulèrent vers lui. Alors, il lança sans mesure toute cette lumière par le phare puissant. Puis, comme l’intendante qui règle la lampe, il en fit un regard moyen de Cyclope, mais désormais doré, puisqu’il était fait du jour finissant. Le Cyclope poussa un cri de joie. Il voyait! Épuisé, il en profita aussitôt pour dormir, et déjà les cils et les sourcils repoussaient comme le tendre blé. Les Grecs les regardaient avec terreur monter, noire moisson...
Déjà, les six matelots, les plus forts et les plus lents à comprendre, balançaient à nouveau au-dessus du géant le pieu rougi, quand Ulysse:
—Pensez-vous donc, dit-il, réussir à six ce que ne purent à cinquante les filles de Danaos, et verser la nuit dans ce tonneau sans fond?
—O roi d’Ithaque, répliqua Euryloque, nous voilà donc perdus?
—Mes amis, reprit Ulysse, qu’y a-t-il d’invulnérable dans un héros, fils d’un dieu?
—Son corps est invulnérable, ô Ulysse, car Zeus d’un mot peut le guérir.