—C’est donc à l’esprit du Cyclope qu’il faut s’en prendre, répartit Ulysse. Ne nous attaquons plus à son œil, mais à sa vue. Quand Elpénor parvient à s’extraire de l’entrepont où il fume l’herbe des Lotophages, il a encore ses yeux, et des yeux plus larges que de coutume, mais il prétend que ses pieds restent collés à terre, et que ses jambes s’allongent sans fin...
—O Ulysse, interrompit l’équipage enthousiasmé! Tu as raison! Prenons la drogue d’Elpénor et la donnons à fumer au Cyclope. Prenons-la en cachette, car voilà Elpénor furieux, et qui menace, si on le vole, de révéler au Cyclope ton vrai nom.
—Qu’Elpénor se rassure, dit Ulysse. Mon projet est plus simple.
—O Ulysse, répliqua l’équipage. Ton projet est de retourner les tableaux, d’accrocher les tables au plafond, comme nous le fîmes un jour pour le berner dans la tente d’Ajax; ceux d’entre nous qui parlaient restaient immobiles, et d’autres faisaient les gestes; d’assiettes vides nous dégustions un succulent potage: Ajax en devint fou.
—Mon projet est plus simple encore. Écoutez! dit Ulysse.
Le lendemain, le Cyclope fut tiré de ses rêves par des attouchements à son visage et à ses épaules nues, et il sourit, car souvent l’Aurore jouait à le caresser de ses doigts. Il entr’ouvrit son œil, et soudain ne put l’en croire, car c’étaient les pieds nus des compagnons d’Ulysse qui foulaient sans respect son corps, y laissant une minute leurs empreintes. La caverne, d’ailleurs, était au pillage. Les Grecs buvaient vin et lait à même l’outre et à même le pis. De vieux fourriers barbus chevauchaient les béliers, et engageaient des courses comptant au sablier le tour de grotte le plus rapide; et, comme le Cyclope poussait un premier rugissement, puis un second, aucun ne daigna l’entendre. Le géant en fut stupéfait:
—O toi, cria-t-il, chef de cette bande! D’où vient que tu m’insultes en mon propre logis?
—O Cyclope! répartit Ulysse, que mal à propos tu t’éveilles! Notre vœu le plus ardent serait d’avoir à te respecter et à te craindre. Un motif puissant nous l’interdit, et nous ordonne de faire de toi un jouet. Toi-même, l’imbécile, l’approuveras!
—Moi-même, hurla le Cyclope, moi-même l’imbécile, et quel motif?
—Qui nous dit que tu existes, Cyclope? Nous sommes sûrs de notre propre vie, non de la tienne! Crois-tu donc que je me hasarderais à te nommer imbécile, ou même niais, si le monde n’était pas qu’apparence!