—Qu’apparence? et qu’est-ce qu’une apparence?
—Camarades, dit Ulysse, chantez au Cyclope ce qu’est l’apparence.
Il dit, et eux chantèrent l’hymne dorien:
L’Apparence n’a qu’une mèche
Qu’une mèche de cheveux...
Et ils confondaient avec l’Occasion. Mais Ulysse se garda de les reprendre. Alors il expliqua au géant le jeu des illusions, et que la matière est esprit, l’esprit néant. Et il lui fit rouler de l’index et du médium croisés une boulette de pain, et le Cyclope était atterré de sentir qu’il en roulait deux. Cependant, il ne se laissait pas convaincre:
—Étranger, dit-il, tu parles bien, et passe pour la matière. Mais si chacun n’est assuré que de sa propre vie, je le suis donc de la mienne, et j’ai le droit de saigner et de rôtir vingt-quatre chétives apparences?
—Libre à toi, dit froidement Ulysse, de rogner ton propre royaume. Les apparences auxquelles tu commandes ne sont pas déjà si brillantes ni si nombreuses! Par un coup de génie, tu as pu te créer des images de Grecs. Libre à toi de remplacer chacune par un souvenir vide. Tu es avare et ne voudras point avaler tes trésors. D’ailleurs comment nous prendrais-tu?
—Je courrai après vous, je vous attraperai, dit le Cyclope.
—Laisse-nous rire, Cyclope, repartit le menaçant Ulysse. Ne sais-tu donc pas ce que c’est que l’espace? Camarades, chantez au Cyclope le chant de l’espace indivisible, ou plutôt pourquoi Achille, nous faisions l’expérience souvent sur la plage de Troie, ne peut rattraper une tortue; ou peut-être, masse éléphante, te crois-tu plus rapide que le fils de Pélée?
C’est ainsi que débuta pour le Cyclope une semaine de tortures. Il s’obstinait à ne pas relâcher les Grecs, mais chaque jour, par la bouche d’Ulysse, lui enlevait une de ces lourdes idées qui maintiennent rigides les plis des âmes naïves. Ainsi la robe à volants qu’on prive de ses boules de plomb se soulève au moindre vent et trahit des femmes les lisses genoux. Aujourd’hui Ulysse détruisait le temps: et le Cyclope s’allongeait sur la grève, sans passé et sans avenir, comme un sablier crevé, et tout le sable de la mer semblait sorti de sa poitrine débraillée. Le soir, c’était le tour de l’espace, auquel les philosophes se plaisent à ajouter, comme une rallonge par invité, une dimension pour chacun de leurs lecteurs: et le géant se croyant tenu de marcher par pas indivisibles lançait comme un ataxique le pied loin en avant, et renonçait à suivre la plus faible brebis. Ou bien le roi d’Ithaque lui apprenait à ne plus croire aux couleurs: et, semblable au chagrin même, sa crédulité teignait de noir, car Ulysse n’avait pas dit que le noir est une couleur, tout ce qu’il aimait le plus, ses brebis blanches, ses béliers roux. Il croyait maintenant aux rêves, et sa vie fuyait par la nuit comme par une citerne mal cimentée. Puis Ulysse lui apprit les faux syllogismes, l’Univers construit sur des nombres, et il voyait chaque chose rouler sur de petits chiffres comme sur des dos de fourmis. Déjà il bégayait, se heurtait par chaque mouvement aux parois de la grotte, et, comme un enfant, n’avait plus qu’un souci, nourrir ses images. Lui-même maigrissait, mais il gavait les Grecs de beurre et de fromages, et ses brebis, traites à chaque instant, maigrissaient elles aussi, car elles étaient sa chair, brebis aimées! et point d’ingrates apparentes.