—O chers hommes! cria le Cyclope. Dans un moment de délire, je vous ai conçues, et aujourd’hui ma sagesse vous chasse! Mais ne vous regretterai-je pas? Je pleure, et jamais je ne vous ai vues aussi brillantes!

Car il leur parlait au féminin, depuis qu’il les croyait ses images.

—Lance-nous des quartiers de roche, cria Ulysse. Le remous détachera du bord notre vaisseau.

—Voilà, ô la plus belle et la plus rusée! cria le Cyclope.

—Prie ton père de nous accorder bon voyage!

—Je le prie, ô la plus barbue!

Déjà les Grecs étaient hors d’atteinte. Alors Ulysse, six hommes disposant leurs mains en porte-voix devant sa bouche:

—O Cyclope, cria-t-il, masse imbécile! ta stupidité est comme ta laideur, sans limites! Crois-tu donc que les images d’un rustre puissent être des Grecs, et qu’un cerveau de Cyclope puisse sans éclater inventer l’idée d’Ulysse? Car ce n’est pas moins qu’Ulysse et ses compagnons que tu viens stupidement de libérer, et n’attends plus de douceurs de ton métier pastoral, car là où ils sont passés le tendre gazon ne repousse plus sur les âmes!

Alors ses matelots crièrent leurs noms véritables, soufflant dans l’air le corps grotesque de leurs sobriquets, et c’était Euryloque et Périmède, c’était Orkeus et Pisélonte, et tous les membres du corps vivant de l’Odyssée. Et chacun injuriait le Cyclope...

—On devrait toujours garder ses images près de soi, comme ses troupeaux, pensait le géant. Dès qu’elles s’éloignent, elles deviennent sauvages et nous insultent!