Ulysse fixa de ses yeux l’œil du Cyclope et parla en louchant:
—Le remède, Cyclope, est que nous reprenions l’aventure au point où nous l’avons laissée.
—Que je vous tue alors?
—Tu ne nous eusses point tués, répartit Ulysse, car ma ruse veillait. Cependant qu’aveuglé par la drogue d’Elpénor, ou par le pieu, tu ruminais ta vengeance, tes brebis affamées se fussent mises à bêler. Ta main eût alors écarté le rocher qui ferme la grotte, tu les aurais libérées une à une, caressant leur dos, et mes compagnons pendus à leur ventre eussent passé sans encombre. Moi-même je sortais cramponné à la laine de ton plus beau bélier, tu l’arrêtais, et lui disais: (écoute bien, car il te faudra répéter!) O Bélier, ô mon ami, toi qui chaque matin t’élançais le premier vers les pâturages, as-tu deviné mon malheur, tu sors le dernier aujourd’hui!
—Sauvez-vous donc, dit le Cyclope, Adieu!
—Nous ne nous sauverons pas! s’écria l’équipage. Les lâches seuls osent fuir, triste courage! Nous voulons reprendre nos corps dans les recoins de la grotte où nous les avons laissés le soir où tu fis de nous tes images! Veuillent les dieux, ô camarades, que nos dépouilles soient encore en bon état!
Ils dirent, se tapirent dans les angles de l’antre, de façon à emplir leurs poches de fromages et de fruits, une fois chargés s’accrochèrent aux brebis, et disparurent dans la lumière... Ainsi les rêves... Le Cyclope maintenant tâtait le dos de son grand bélier, non sans essayer de caresser de l’autre main, dernier adieu, le visage d’Ulysse. Mais le héros détournait la tête avec dégoût.
—Poursuis-nous! ordonna Ulysse, quand il fut à distance raisonnable.
Le Cyclope les poursuivit, sans se hâter, car, éblouis par le jour, c’est eux qui étaient aveuglés, et ils titubaient à chaque pierre. Parfois ils se retournaient et insultaient le Cyclope, pour donner du vraisemblable à la poursuite.
Enfin tous parvinrent au détour du promontoire où ils avaient dissimulé leur vaisseau. Sur la mer dorée il flottait avec ses voiles rouges. C’était la première image de vaisseau qu’eût créée le Cyclope, et il la balançait sur les eaux avec surprise, et il tâchait de la séparer de son reflet, aussi coloré qu’elle-même. Le temps pour lui de créer l’image des avirons, du mât de perroquet et du mât d’artimon, et le vent déjà gonflait les voiles.