—Elle n’insulta que mon âme modeste, répartit Ulysse. Aussi bien elle le fit avec malice: c’est la blonde. Ecoutez, écoutez comme elle manie la louange indirecte:
Moi je déteste l’adorable,
Le divin me déplaît,
O qui es-tu, toi que j’adore,
Mortel et laid!
—O Ulysse, clama l’équipage, comment as-tu pu résister à ce madrigal! O laisse-nous, laisse-nous, faire un double nœud à tes cordages!
Ils dirent et assourdirent à nouveau leurs oreilles, car déjà, étincelante, la troisième sirène tournait sur son cap comme le jet d’un phare.
—O Ulysse, chantait-elle. Veux-tu que tes exploits ne périssent jamais? Conviens alors de signes qui seront l’image des mots ou des fragments de ces mots mêmes. Grave-les, à l’envers il va sans dire, dans une table de bois ou de cuivre, enduis le tout d’une huile noire, et presse-le contre un tissu. Si tu veux te venger d’Achille, ne traduis point son nom dans le métal, et il n’y aura pas d’Iliade!
Mais les matelots clamaient à perdre haleine:
—Saturne se nourrissait de bornes emmaillotées, mais il n’est même pas de bornes sur la route changeante des flots!.. O Ulysse, un de tes yeux sortait, et tu rappelais en vain sur ton corps le voile qu’en écartait le vent. Cette rousse aurait-elle insulté ta pudeur?
—O mes compagnons, soupira le roi d’Ithaque, soudain las d’improviser, quelles délices!
—Heureuses sirènes, cria le chœur délirant, heureuses sirènes qui ont Ulysse pour écho. O Ulysse, qu’a dit cette enchanteresse?
—Ce qu’elle a dit? répéta Ulysse, cette fois court d’inspiration... Elle a dit... elle a dit... préférant aux rimes l’assonance; elle a dit simplement: