—Quel hymne merveilleux! cria l’équipage déçu.
Mais Ulysse auquel revenait, à défaut d’un poème inédit, la mémoire et les fragments des odelettes apprises de son maître, crut utile pour son prestige de laisser ses sujets sous une plus brillante impression.
—Certes vous avez raison, ô matelots, reprit-il, et ces quatre vers semblent médiocres, répétés par l’humaine voix. Mais, aussi, en les entendant, ce n’est pas eux qu’on entendait. Les quatre mots de la sirène rousse, parvenus à votre oreille, devenaient soudain un chant étrange, et qui rongeait le cœur, et chacun ouvrait la serrure d’une époque inconnue. Portés loin de la Grèce et de nos temps illustres, on se voyait, dans trois mille ans, sur la terre tapissée des Gaules, dans une bourgade sans préfet, et un insondable goût pour les pêches à l’écrevisse, la chasse aux œufs de Pâques par des vertes prairies donnait à l’âme un mouvement mortel! Voici ce petit morceau, et pour le louer, tant il semble irréel, lumineux, obtenu par des reflets et des rayons, on ne peut guère employer que les mots d’optique...
Je vois de Bellac
l’abbatiale triste,
le Mail, et ce lac
(Qui n’existe!)
Et je vois encor
L’automne en personne
Sonner dans un cor
Qui ne sonne;
La foire d’été;
et tante Solange
haïr l’invité
Qui ne mange;
Ma jeunesse avec,
Qui,—Dieu sait sans charme!—
Tire d’un cœur sec
Cette larme!
—Quel reflet! Quel prisme. Quel foyer! criaient les matelots, qui avaient compris la ruse d’Ulysse, et, sachant qu’il aimait surtout placer ses épigrammes, qui décidaient de le flatter... Mais, ô roi d’Ithaque, comme le reflet d’un miroir dans des miroirs, est-ce que ce second chant, à peine posé sur l’âme, par elle violemment rejeté, ne devenait pas un éclat de rire de la sirène et ne croyait-on pas entendre des vers badins et moqueurs?
—Justement, ô Grecs astucieux, reprit Ulysse, qui donna dans le piège, on croyait entendre une épigramme! La sirène prenait à partie cette lourde danseuse que j’eus jadis l’occasion de voir au Théâtre de Colonne, et sous laquelle la scène craquait: c’est là la vieille haine des chanteuses et du ballet. D’où vient, disait-elle:
D’où vient que la danseuse Eva
Jamais à Colonne ne va
Et ne danse sur cette scène?
C’est que l’acoustique la gène!