Mais déjà l’équipage somnolait, à ce point épuisé qu’il ne songeait à dénouer les cordages d’Ulysse, pourtant son seul repas, ni à arracher les tampons de cire. Ce navire qui voguait n’avait plus d’oreilles pour les flots, et seul Ulysse entendait, tout à loisir cette fois, la voix terrible de l’Océan, quatrième sirène. Heureux d’être attaché, comme s’il se sentait coupable, il méprisait soudain les poètes, qui se vantent d’ouïr les Muses et n’ont dans les oreilles que la clameur des hommes.
—Du moins, disait-il, je les ai vues...
Toute terre avait disparu; le soleil couchant illuminait tout le flanc tribord du navire, le flanc droit des matelots, celui-là qui avait frôlé les sirènes, et il restait d’elles ce rougeoiement, comme sur le bras candide qui frôla les orties. La poupe n’était plus qu’immondice, la proue n’était que sang. Les voiles traînaient, souillées de limon et d’écume... C’est alors qu’Elpénor, sa pipe achevée, monta de l’entrepont. La tempête assaillait la nef. Vacillant, il souriait, louait le ciel d’avoir dispensé une journée aussi calme, un soir aussi paisible, et il pensait, laissant errer ses yeux de l’avant au gouvernail:
—Le cher, le beau navire! Ah! qu’il est propre et luisant! Que prendrait de joie à le contempler notre cousine l’intendante, Euryclée, fille d’Ops, issu lui-même de Pisénor!
MORTS D’ELPENOR
Bouillant Ulysse, annonça la nymphe Ecclissè, chambrière de Circé, voici le jour, beau comme la nuit. Mais ma maîtresse n’est pas prête. Déjeunez sans l’attendre.
—J’espère qu’elle n’est point souffrante, dit Ulysse, pour parler, et non sans sourire, car il aimait dans Ecclissè le choix toujours désastreux de ses épithètes et de ses métaphores.
—Ravissant Ulysse, répliqua la nymphe indignée, le soleil qui se lève, semblable à la licorne, est-il souffrant?
—Non certes! fit Ulysse.
—Le croissant de la lune quand il apparaît, comme un mûrier plein de vers à soie, est-il souffrant?