—Il va très bien, répondit Ulysse. Mais, Ecclissè, veuille appeler mes fourriers, Euryloque et Périmède. Tu les trouveras à mon vaisseau, et je vois à tes pieds que tu n’en ignores pas la route.

Les pieds roses d’Ecclissè étincelaient en effet, pailletés des micas de la plage, comme dans le périmètre des cités la banlieue potagère semée d’éclats de vitre et de tessons. Ainsi encore la statue que le fondeur délivre, et qu’empêcha de s’unir à la forme de bronze une mixture de son et de gravier. Certes Ecclissè ne risquait plus, aujourd’hui, de se souder à la terre, moule des humains, mais ses beaux pieds se firent de nacre sous les regards d’Ulysse, et il semblait que ce fût pour les éloigner qu’elle sortit. A reculons d’ailleurs, par respect pour le héros, et car elle redoutait que l’œil du maître ne distinguât aussi, en plus de ses grains de beauté, des grains de sable à ses épaules grasses.

—Ce n’est pas sa faute, pensait Ulysse non sans complaisance, si cette enfant aime les hommes (comme elle dirait) semblables aux dieux.

Accoudé sur le lit de table, il paraissait contempler à travers les pins noirs cette mer de Circé qui jamais ne porte de navires, mais il voyait seulement, à travers ses sombres sourcils, Ithaque qui ne nourrit point de chevaux. Puis, par jeu ou par devoir, ainsi que le chanteur tend les cordes de sa lyre après qu’il y laissa jouer pour la politesse la vierge fille de ses hôtes, il reprenait les métaphores d’Ecclissè et les tendait à les rompre:

—Voici le soleil qui se lève, se disait à mi-voix le triste Ulysse; rond et rouge, comme un œil. Le voilà tout jaune avec un halo blanc, comme un œuf. Voici le croissant de la lune, qui dépasse de moitié la pente empourprée de la colline comme le crochet de la panthère la babine doublée de nacre. Et moi, Ulysse, semblable à Pénélope, chaque nuit je ruine, sur la couche de Circé, les projets que j’ai bâtis le jour. Écoutez-la rire là-haut, cependant que les servantes sèchent son corps et l’étirent, comme un canevas neuf.

Il pensait, et Circé s’attardant, il tendit à la lionne qui rôdait l’assiette de l’enchanteresse, débordante d’ambroisie tiède. Puis il lui offrit le nectar, mais elle recula en grognant, comme le chien auquel un soldat présente un verre. Déjà Ecclissè, appuyée au pilier, frottait l’un à l’autre, sous un jet de soleil, ses beaux pieds vernissés, et ainsi qu’ont coutume de les offrir, à la fontaine, mais sous le jet de l’eau glacée, les filles de Sidon.

—Voici, annonça-t-elle, Euryloque et Périmède, semblable au tigre, semblable au lion!

Ils saluèrent le héros, Euryloque astiqué et roux, semblable à la belette, Périmède affable et tout noir, semblable au castor.

—Divin Ulysse, crièrent-ils, quel conseil pouvons-nous bien te donner, à toi qui es le conseil même?

—L’homme riche, répartit Ulysse, quelle que soit sa richesse, ne possède que ses propres trésors. L’époux trompé,—que de fois pût défaillir sa vigilante épouse!—ne possède qu’une honte! Mais à l’homme sage appartient, en surcroît de la sienne, la sagesse des autres hommes. O vous deux, rendez-moi ce matin les mots et les images que j’ai glissés journellement dans votre oreille et dans votre œil comme en mes deux tirelires!