Mais comme la trirème virait, les rames du babord levées et rougies par le soleil couchant, les rames de tribord pendant et blanches sous la lune, et que le navire lui aussi semblait gonflé et mû par un double dieu, les airs frémirent d’un cri épouvantable, à la fois humain et divin, mâle et femelle... Périmède à la vue perçante cria des vergues:
—Elpénor s’est tué, O Ulysse! Nous entendant appareiller il s’est jeté de la terrasse!
Déjà le navire voguait, et Périmède lui-même ne put voir la pâleur et la rougeur d’Elpénor, sa délicatesse et sa force fondre peu à peu, le corps reprendre dans l’ombre de la mort une couleur unie, un contour égal, ainsi que le soir, dans le reflet d’un lac, deux arbres accolés le jour dissemblables—et du mélange de deux essences immortelles il ne resta plus qu’un pauvre cadavre d’homme.
Déjà le pays des Cimmériens, ceinture des Enfers, dont les habitants ont une ombre pour corps et un corps pour ombre, (Ulysse eut mille difficultés pour serrer la vraie main de leur roi), avait été franchi. Déjà sur le rivage que nulle Ecclissè jamais ne marqua des épaules, les béliers et les brebis noires laissaient couler un sang épais. Leurs mâchoires étaient liées par la mort, muselière des offrandes, mais quand Euryloque déplaçait leur dépouille, un soupir sortait de la plaie étroite, désormais leur seule bouche. Derrière Ulysse une mer livide avec des vagues en creux et des gouffres en hauteur, et qui semblait la surface retournée des flots. Devant lui l’horreur et la nuit à ce point confondues qu’il ne savait laquelle des deux régnait, avec les sceptres de l’autre. Là-bas sept chiens aboyaient, et ce n’était qu’un seul chien. La roue de Sisyphe écrasait le gravier, et c’était les bruits sinistres d’un réveil le Lundi à la campagne. Périmède et ses compagnons, reconnaissant les outres au toucher versaient à tâtons le miel et le vin. Comme un Cyclope endormi songe à son œil, ils pensaient au soleil, et frappaient le milieu de leur front sans lumière.
Soudain, dans chacun de leurs os, ils continrent leur vie comme une moelle, car le peuple léger des ombres s’élevait du fond de l’Erèbe. Par milliers elles montaient, portées sur un vent gémissant et flexible. Le moindre rayon parti du bûcher perçait jusqu’à la dernière leur masse vaine. Fantômes, et que modelait seulement, leur seul squelette permis, la forme de leur plus grande vertu ou de leur vice, orgueil, luxure ou folie. Elles se pénétraient, attirées par l’odeur des viandes grillées. Elles se battaient sans force, elles suppliaient sans voix, se heurtaient autour des vingt-quatre visages pâles dont l’immobile lueur les traversait comme les éclats même du feu, puis, apercevant le sang, elles se précipitaient avec des hurlements épouvantables. Ulysse à coups d’épée les écartait. Parfois il en atteignait une, qui aussitôt frissonnait, seule souffrance des ombres. Parfois il apercevait, grises et vides, comme l’œil qui se détourne d’objets brillants en voit sur les murs blancs le souvenir ou l’ombre, les reflets des cousins, des parents qu’il avait le plus longuement contemplés, étincelants de vie et d’amitié, et qu’il croyait encore sur la terre dorée; et Agamemnon; et la vénérable Anticlée, sa mère, fille d’Autolycus.... Mais Tirésias le premier devait boire à la fosse, et il ne laissait approcher aucun autre...
Une ombre s’acharnait cependant, évitant et trompant le glaive comme au duel. Parfois Ulysse la touchait; son frisson terminé, elle chargeait à nouveau, sans rancune, objet de mépris pour ses compagnes. Elle rampait, elle planait, elle ne laissait au roi d’Ithaque aucun repos, et soudain, tombant sur lui comme un brouillard, elle recouvrit tout son corps, le pénétra, s’agita par ses bras mêmes, parla par sa bouche:
—O Ulysse, dit-elle! Ne reconnais-tu pas ton fils?
Ulysse frissonna... et éprouva le mal des ombres:
—Télémaque bien-aimé, cria-t-il en pleurant, est-ce donc toi?
—Qui te parle de Télémaque, reprit l’ombre. O Ulysse, je suis Elpénor! Sans voile et sans aviron j’ai devancé ton navire. Impatient de te suivre je me jetai de la terrasse, mais certes je comptais arriver ici le second, non le premier!