—O Elpénor, demanda Ulysse irrité, O toi qui là-haut assombrissais chaque jour mon visage, et maintenant assombris tout mon corps! Va-t-en! Ou que veux-tu?

—Ce que je veux, Ulysse? Je veux mon dû. Oublies-tu que tu laissas mon corps sans sépulture? Ce que je veux? Je veux des funérailles solennelles. Jure à Pluton de revenir pour moi à l’île de Circé ou je ne te lâche point.

Il disait, et déjà Ulysse apercevait les ombres pour lesquelles il avait franchi les portes infranchissables,

—Je le jure, dit-il à regret, mais disparais. Va-t-en! Je vois venir l’ombre de Tirésias!

Mais à ce nom l’ombre d’Elpénor, qui se dégageait d’Ulysse irrité comme au cou du vautour en colère le capuchon noir, se rabattit soudain.

—Tirésias! s’écria Elpénor. Tirésias! le seul qui fut à la fois homme et femme et peut juger des mérites des deux sexes! O Ulysse, présente-moi! Le problème de la femme toujours m’inquiéta... Animal charmant, qu’on tient par des colliers sans laisse! Objet heureux, de roses et de lys pétri, et si tu touches son visage il demeure à tes doigts une poudre impalpable, comme si tu avais tenu par les ailes un mourant papillon! O maître, présente-moi à Tirésias! Que j’apprenne du moins aux Enfers pourquoi Ecclissè, encore que tout le jour nous fussions libres, exigeait pour nos rendez-vous une heure précise, que jamais elle n’observait!

—Va-t-en, commanda Ulysse hors de lui, voici Achille!

—Achille, ô Ulysse! Celui-là que tu découvris sous des vêtements de femme, et qui parfumait Patrocle de leurs parfums? O Ulysse, présente-moi Achille! Songe que je suis seul, arrivé ce matin au seuil des Enfers, comme un enfant déposé sous un porche. O mon maître, présente-moi tous ces héros de Troie qui combattaient sur des chars et tant de fois m’ont bousculé, mais enfin les voilà à pied, comme moi, sur le sinistre trottoir! Présente-moi...

—Ah! pourquoi ai-je oublié tous mes noms propres depuis la guerre?... Oh! Ulysse, je tiens à toi, comme le manteau qu’à sa rivale offrit Médée... En voilà un... présente-moi Médée! Et cette grande femme—comment donc étaient ses cheveux? depuis la guerre j’oublie les couleurs!—qui se précipita dans tes bras et t’embrassait quand nous assaillîmes le château d’Hécube... Présente-moi au besoin Hécube!... Rougis-tu donc d’Elpénor? Je sais que je fus stupide, mal fait, et quel fracas ne sortait point de ma profonde bouche à l’heure des repas—mais ici plus de banquet... et de quoi sert-il donc de mourir, si l’ombre de l’intelligence et l’ombre de la bêtise gardent ici l’écart qu’avaient là-haut l’intelligence et la stupidité... Je ne te quitte pas!

C’est ainsi qu’Ulysse dut présenter Elpénor à Hélène elle-même, et il la vit qui souriait au matelot, comme à la plus fraiche des ombres et qui sentait encore la vie.