Or Circé, qui sortait du palais pour surveiller le retour d’Ulysse, se heurta au cadavre d’Elpénor. C’était le premier mort qu’elle eût jamais vu et elle détesta ces restes sans levain sur lesquels mourait son pouvoir, comme un peintre une couleur sèche. Chaque fois qu’un de ses jouets, homme ou animal, menaçait de périr, elle le muait en un être plus petit, mais plus jeune, et de longue vie, en sorte que les alentours du château n’étaient plus peuplés que de perroquets et de tortues. Elle savait aussi qu’un mortel n’est rien, mais que le souvenir du mortel le plus mince détruit sur une contrée la trace du plus grand des dieux, que l’île de Circé risquait de devenir un jour, du fait de ce matelot déjeté, l’île d’Elpénor, et elle supplia Zeus de prêter au cadavre un souffle de quelques heures, de quoi juste gonfler pour cent ans une tendre vie de corbeau et éloigner sur des ailes même le péril que courait sa gloire...

Zeus hésitait, car pour la première fois il entendait ce nom sonore mais obscur. C’est alors qu’Ulysse, revenu avec son équipage au grand complet du royaume d’où jamais nul ne reviendra, ni ne revient, fit étendre sur un bûcher le corps lavé et huilé d’Elpénor, et commença de prononcer l’oraison qu’il récitait par cœur à chaque enterrement de matelot, ornant le défunt, si médiocre fût-il dans la vie, de qualités extrêmes, lui attribuant tous les vers et les découvertes anonymes, pour remonter le moral des survivants, et aussi avec la bonté sincère qu’inspire de voir étendu sans appétit de la vie et de l’air même, celui-là qui la veille encore se repaissait de mouton sur le gril.

—O Zeus, commença-t-il, toi qui te plains d’être obligé de te pencher pour apercevoir des humains autre chose que des boules crépues et opaques, et dont les regards arrivent bien juste à glisser sur la pente des visages suppliants, tu peux contempler de face aujourd’hui, dans son ensemble et sa majesté, avec ses jambes arquées comme la paire de cornes du cerf-volant, le plus illustre de nos compagnons! O mes amis, retenez une minute vos larmes qui coulent sur son corps huilé par gouttes gonflées, et criez à Zeus lequel entre tous les habitants d’Ithaque, lequel entre tous les Grecs, vous souhaiteriez le plus ne pas savoir privé de la lumière!

—O Zeus, c’est Elpénor! clamèrent toutes les voix, parmi lesquelles Zeus distingua, parvenue la première à l’Olympe, la voie aiguë de Périmède. Il crut bon d’y répondre par son tonnerre, et le nom d’Elpénor fut contenu pour la première fois dans le céleste roulement.

Ainsi un gravier parfois se loge dans un bouclier de bronze...

—Ce que fut Elpénor, ô Zeus? continua Ulysse. Demande plutôt ce qu’il ne fut pas. Il fut un cœur tendre dans un corps d’acier, une âme de choix dans une enveloppe hors de pair; le calembour à peine se contenait en son palais comme dans la bouche du perroquet la langue épaisse, et que dire aussi de son esprit ingénieux? C’est lui, charron, qui inventa la brouette, la changeant par un tréteau en roue à repasser, et il inventa aussi le lit, seule demeure commune des Dieux et des hommes. C’est lui, banquier, au jour de la septième collecte d’or, qui imagina de faire accepter pour moitié du versement les coupons thraces. C’est lui, poète, l’auteur des deux vers fameux: «Mon âme a son secret, ma vie a son mystère», et «Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel?» Et à ce propos, vous enfants, entonnez le couplet qu’il chantait en peignant le cheval de Troie. Non sans réciter d’abord l’épigramme qu’il dédia à Hercule, le soir où ce dieu nous contait son combat de Némée, et le fils d’Alcmène, encore que vantard comme tous les chasseurs, ne laissa pas d’en rire aux éclats!

Il dit, et tous déclamèrent, Périmède battant la mesure:

Hercule—parlons moins fort!—
A tué le lion de Belfort.

Puis ils entonnèrent, alanguis, la complainte que chante le pilote durant les longues nuits, à l’heure où sur tous les visages de pilote coule la clarté de la même étoile:

Ecclissè, Ecclissa,
Mon bateau t’entraîne,
Nous avons tous fait ça,
Comme chante Hélène.