—O Ulysse! fils de Laerte! petit-fils d’Arcésius! Aie pitié! suppliait Elpénor. Et, comme on lance un câble et le relance, essayant sur le rivage le poteau qui ne craque pas, ainsi il cherchait à atteindre celui des ancêtres d’Ulysse qui pût accrocher la pitié. Cependant il ne lâchait pas non plus la nuque de son maître, car sa plus solide demeure au monde était ce héros flottant!

—Lâche ma tête! criait Ulysse.

—O Ulysse, c’est justement ta tête que j’implore, c’est à la plus divine part d’Ulysse que je veux devoir la vie. Ainsi, si tu étais Ajax, je me suspendrais à ton illustre bras, si tu étais Achille à ton talon, et, Latone, à tes seins. Bienheureux Elpénor, diront désormais les Grecs, comme Pallas naquit de Zeus, sous le marteau de la tempête il est né (mais tout nu) de la tête d’Ulysse, du cerveau même de l’Hellade!

Ulysse s’épuisait, et, comme le cheval du Nil sur le dos duquel des oiseaux picorent, pour chasser le dernier plonge ses lourds naseaux, il plongea et se défit de son dernier matelot, pour jamais...

Mais déjà Elpénor avait saisi ses deux chevilles.

—Sauve-moi, Ulysse, disait-il, ou m’apprends à nager! Sauve-moi, ou je maintiens tes jambes fermées comme des ciseaux, et t’empêche de fendre le drap écumeux. O maître, tu avais raison et je comprends ton courroux! C’est ce qu’il y a de plus indigne en toi que je conjure de me sauver, tes orteils, tes tendons... Ainsi je m’accrocherais la tête d’Ajax, aux seins d’Achille, à l’âme de Thersite!...

Sa voix soudain attendrissait Ulysse. Assuré maintenant par l’oracle de rentrer un jour, et seul, dans Ithaque, il s’accordait à lui-même de plaindre ce malheureux, par l’oracle assuré de périr.

—Pauvre Elpénor, fit-il.

—O cher Ulysse! clama Elpénor éperdu d’allégresse.

—Brave Elpénor, reprit Ulysse.