—O mon roi bien-aimé, ô ma seule vie! cria Elpénor suffocant de reconnaissance.

—Pauvre gros Elpénor, reprit Ulysse.

—O porte de mon cœur, ô chevilles de mon âme! clama Elpénor qui ne trouvait plus, dans sa joie, que des mots d’amour.

Mais, abusé par la flatterie du destin, il avait dans son transport ouvert les bras, abandonné, perdu Ulysse, et il coula. Il coula à pic, et la joie fut plus lourde en lui que la viande des bœufs divins en ses compagnons. Au-dessus du gouffre qui l’engloutit s’étala, car on l’avait enduit pour les funérailles d’une huile épaisse, une tache que moirait le soleil, ainsi que du monstre sous-marin que l’on éperonna. Et Elpénor, sur la terre source de désordres, donna soudain le calme à un arpent de tempête.

Ce fut le salut d’Ulysse, qui put atteindre une sorte de radeau. Il l’escalada; à l’aide d’une gaffe, puis d’un filin mena à bien ces opérations marines que les traducteurs ne peuvent se tenir d’expliquer, pour la facilité du lecteur, en leurs termes techniques: il argua une conasse dans le virempot, puis la masure ayant soupié, bordina l’astifin: il était sauvé!

Huit jours il fut ainsi sauvé, flottant à l’aventure, sans voile et sur un océan et dans une vie si déserte qu’aucune métaphore même ne pouvait s’ajouter aux pensées ni aux mots et les alléger. Le soleil étincelait, semblable seulement au soleil. La lune, semblable seulement à la lune, brillait, pâlissait... Ballotté, secoué, doré le jour, d’argent la nuit, Ulysse prenait parfois dans ses mains ses chevilles où les mains d’Elpénor avaient creusé des anneaux rouges, et il regrettait cette pauvre image indigente et obstinée de son destin, comme le chêne qu’emporte un torrent regrette sa racine moindre.

TABLE DES MATIÈRES

Pages.
[Le Cyclope][1]
[Les Sirènes][49]
[Morts d’Elpénor][67]

CHARTRES.—IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.