Mais, entendant ce nom redoutable, le Cyclope, pris d’un tremblement, se rassit.

—Dis-moi, Personne, demanda-t-il doucement quand son cœur fut calme, as-tu jamais aimé?

—C’est selon, répartit Ulysse. Qu’entends-tu par aimer?

—Par aimer? reprit le Cyclope (et, coloré par les reflets du bûcher, il semblait brûler lui-même)... Par aimer, j’entends frissonner d’un feu qui glace, étouffer d’une ombre aride, j’entends écrire mon nom à la hache sur l’écorce des chênes, et dans la mer avec des quartiers de roche habilement posés. Pauvre nom que le flux chaque jour recouvre, et je me sens des heures entières anonyme. Et j’entends enfin, selon l’humeur de l’objet,—c’est ainsi n’est-ce pas que vous autres hommes appelez vos amantes?—selon l’écart des deux petits plis à son front, fatal aiguillage, arriver en une seconde à l’idée du bonheur ou du malheur éternel, et le tuer (j’entends l’objet) s’il le faut!

—O camarades, répondit seulement Ulysse, chantez au Cyclope ce que c’est que l’amour!

Il dit et les matelots clamèrent l’hymne de Pénélope:

Aimer, c’est chaque nuit couper des fils de laine,
Les retendre le jour.
C’est vouloir, c’est ne pas vouloir, c’est être reine,
C’est maudire l’amour!

Et Périmède balançait son corps au-dessus d’eux, pour marquer la cadence.

Le Cyclope les interrompit, effaré.

—Holà! dit-il! quel est ce langage bizarre, élastique et trompeur, qui me donne l’impression de rouler sur la crête des vagues, puis d’enfoncer, et qui me chavire!