Deux mois après, il mourut. J’avais des remords de n’être pas plus triste. Je sentais confusément qu’un de mes plus chers sentiments mourait, en bas âge. Mais nous étions, pour parler de lui, trop occupés pendant les récréations. A midi, c’était notre philharmonique. De plus un grand poète était mort de misère à Paris, sa famille qui habitait en face de notre lycée l’ayant renié. Nous nous glissions tour à tour, la nuit tombant, jusqu’à la maison damnée et lancions des poignées de gravier dans les fenêtres. Une vieille dame ouvrait la fenêtre, effarée, la refermait. Nous recommencions... Elle apparaissait encore et se signait. Elle ne se doutait pas que c’était peut-être son fils, toujours agité, qui, dans l’éternité même, en secouait les sabliers avec trop de violence.

C’est ainsi que des ombres insignifiantes savent m’apporter tout ce qui manque, dans la vie, à l’amitié et à l’amour. Leurs gestes, au lieu de s’arrêter sur notre corps comme sur une barrière, le pénètrent, le traversent, s’achèvent. Il suffit de presser leurs formes tièdes sur son cœur pour qu’elles l’envahissent et le dilatent. Un vivant qui sourit, qui pleure, même à notre propos, révèle en lui un océan de joie ou de tristesse auprès duquel nous sommes bien peu. Humbles et parfaits, mes disparus sont mes esclaves. Ils m’appartiennent, tant je les vois distinctement, comme m’appartiendrait un mort dont j’aurais le portrait, alors que sa famille n’en possède point. Et ce sont aussi les seuls auxquels je consente à plaire: à cause d’André Bovy, malgré l’averse, je vais marcher, lentement, sans parapluie, jusqu’à la gare: au nom d’Edith je veux arriver à ce bec de gaz avant l’omnibus qui galope derrière moi. J’y suis. Je respire. Vive Edith! Le cocher continue à fouetter ses chevaux, sans voir que la course est finie.

Et quelle compassion n’aurais-je pas pour Etienne lui-même, s’il venait à mourir! Quelle désolation de le voir étendu au milieu de sa famille en pleurs! Seuls, dans la mort, les corps de petite taille deviennent des statues; le sien, grand et osseux, serait étriqué, ployé, pitoyable. Son sourire éternel me dirait:—Tu le vois enfin? qu’avais-je besoin de me hâter dans cette vie? Ma flânerie, mon ignorance s’expliquaient: on meurt. Apprends, toi aussi, à apprécier tout ce qui court et joue sans raison sur la surface de la terre, les chats, les enfants, les cyclistes ridicules qui pressent des trompes d’automobile. Et regarde quelquefois la lune en souvenir de moi, le soir. Tu verras, le ciel est plein d’étoiles.

Mais qui frappe avec cette insistance, et qui sonne, et qui crie? Justement, c’est lui. C’est lui trop bien ressuscité, avec sa figure des mauvais jours, front plissé, mâchoire inférieure tendue. Il flâne autour de ma chambre, en pardessus, en parapluie, son chapeau sur la tête. Il se laisse tomber lourdement sur le plus léger de mes fauteuils, et étend la main vers ma table.

—Je t’emporte ce roman.

Il enlève mes livres les plus chers. On ne les retrouve que déchirés et il explique alors en riant qu’un volume entier lui fait peur, qu’il le lit feuille par feuille. Ce sont toutes ses excuses. Je me tais.

—Ah! dit-il, j’ai écrit à ce magasin de couleurs, pour ta commission.

Puisqu’il n’aime pas le silence, je vais lui répondre:

—Ce n’est pas vrai.

Il me regarde sans étonnement.