A l’heure du déjeûner, le lendemain, je revins donc bredouille chez mon professeur.
—Eh bien? interrogea-t-il. La formule?
Je baissai la tête. Il ne cacha pas sa désolation.
—Alors?
Il me servit cependant de riz, ou plutôt, comme il disait, de risottos. Depuis un voyage en Italie, il appelait aussi les purées: la polenta et le macaroni: les niocchi.
—Mon pauvre Jacques, qu’est-ce que vous allez bien faire, toute votre existence? Incertain, indifférent, qu’allez-vous faire?
Je n’éprouvais point pour moi-même cette pitié. Je me sentais au contraire plus sain d’esprit et plus logique que tous mes camarades. J’étais satisfait d’éprouver une répulsion pour ceux d’entr’eux qui s’amusaient à respirer ambitieusement les fleurs jusqu’au fond du calice, à se percer les mains avec des aiguilles, à tourner en cercle autour de la cour, livides, pour battre des records. Le mot d’une de mes tantes, alors que j’avais déclaré préférer la groseille au gingembre ou au rahat-loucoum, me revenait souvent à l’esprit et me flattait: cet enfant est bien équilibré. Très fier, je me perfectionnai dans ce sens. Je m’appliquai à mépriser les acteurs, les dandies et les mendiants. Mes amis étaient fous des Boers. Je prétendis les détester. Puis, réfléchissant que la haine n’est guère un indice d’équilibre, je me déclarai indifférent. J’assistai, impassible, au siège de Mafeking.
—Vous auriez peut-être pu, Jacques, chercher du côté de la mort.
Six ans se sont écoulés. Et je vis toujours sans formule; et elle ne me manque guère. De même que j’apprécie toute musique sans me demander, comme d’autres, si je la comprends ou non, de même je n’ai point besoin d’interpréter la vie pour la juger. Mon opinion sur les gens, sur les pièces de théâtre, sur les modes, apparaît d’elle-même au bout de quelques jours, nette, définitive, comme un cliché enfin révélé, sans que je la sollicite.
Est-ce pour cela que ceux que je croyais aimer me deviennent subitement indifférents? Dès que quelque objet brille et m’attire, par le seul fait que je m’approche pour l’admirer, que je me penche, que je respire... est-ce pour cela que je le ternis?