Je me taisais.

—La plupart de vos camarades savent ce qu’ils veulent ou ce qu’ils voudront. Aventurin a exposé des projets de moteur. Bar fera de la politique. Ses conférences manquent de plan, mais il a des idées. Vous, Jacques, que désirez-vous?

Je n’avais aucun désir sur commande.

—Vous viendrez déjeûner après-demain chez moi, conclut-il. Tâchez, en ces deux jours, de trouver quelque sens à votre vie... Et il est inutile que vous cherchiez de mille côtés...

C’était l’heure de l’étude. Le concierge, au pied du beffroi, accompagnait au tambour le rappel des cloches. Sur le fond des préaux, s’ouvrait et se fermait comme un éventail, autour de chaque bec de gaz, la file des ombres des élèves. C’était la nuit. Une étoile planait au-dessus du bassin, s’y abattit, y resta prise. Les yeux perdus, la poitrine élargie, mon professeur accueillait sans discrétion une nuit encore hésitante. Le ridicule de cet homme qui m’ouvrait ainsi son cœur, je le sentais plus que personne. Mais je sentais aussi sa bonté, et si j’avais eu un secret, par charité, peut-être lui en aurais-je fait l’aumône, peut-être! Je cherchai. Je n’en trouvai point.

Il revint à lui.

—Et ne vous égarez pas de mille côtés. Que mon expérience vous serve. Fabriquez-vous une courte formule. Il n’y a guère au monde que deux motifs capables de vous inspirer: Voyez d’abord du côté de la nature. Puis... et puis... vous avez dix-sept ans..., regardez du côté de l’amour.

Quelle nature? Qu’est-ce qui n’est pas la nature? Le soir, vers minuit, je me glissai hors de mon lit et quittai le dortoir. Je m’étendis à plat ventre dans la paille du grenier, derrière l’œil-de-bœuf. Des prairies silencieuses me mettaient de plain-pied avec l’horizon. Une crème d’argent montait du fond des mares. Des taureaux, adossés aux meules, dormaient debout avec honneur. La lune attirait et dissolvait les moindres nuages, comme un brûle-fumée dans un boudoir. Au long des gouttières, aux arêtes des pignons, glissaient par à-coups des reflets somnambules. Un cri eût éveillé et précipité vers la terre toute cette lumière endormie. Mais, des auges, des puits, des flaques, montait seulement le bruit de flux et de reflux qu’exhalent les coquillages renversés. Que signifiait ce calme infini qui me versait un chagrin si perfide? Tout cela me disait: Dors. Tout cela me disait: Veille. Le jour vint et j’étais moins désœuvré, avant de savoir ce que c’est que le repos.

—Voyez du côté de l’amour.

Je regardai du côté de Marie-Thérèse Menzel. Elle était la maîtresse d’un officier de chasseurs, mais nous la voyions passer à bicyclette dans un tourbillon où dominaient les grands élèves des Maristes, et mon ami Restel en était. Il lui avait déjà remis une lettre où j’exprimai le désir de lui présenter quelques respectueux hommages. J’avais hésité à mettre un timbre dans l’enveloppe et elle n’avait jamais répondu. Tout le jour, je m’appliquai donc à penser à elle. Mais il manquait à ma pensée, comme jadis à mon billet, ce qui appelle les réponses. Je n’étais pas plus triste, je n’étais pas plus joyeux. Restel consentit à me prêter pour l’après-midi une photographie qu’il avait faite d’elle. Elle avait un beau visage ovale sur lequel les traits étaient accrochés posément comme des armes sur une panoplie. J’étais effrayé de cette sérénité. Sous nos fenêtres défila alors le régiment de cavalerie; les automobiles des fils de famille ronflèrent, partirent. Que j’étais peu de chose pour disputer une femme à un officier, à un milliardaire. Mon devoir de français, que l’on me rendait, avait mérité la note 3, malgré une prosopopée. Je fus découragé, et ce fut tout.