—Votre visage est dur et dédaigneux, me disait un jour Dolly. Vos yeux sont humbles, tendres, innocents. Infortuné, Monsieur, celui qui ne vous regarde qu’aux prunelles. Voyons vos lèvres?
Je lui souriais.
—Vous n’y ferez rien, Jacques. Elles restent méchantes. Elles ont des plis en longueur. Et sur votre front, par contre, les rides sont verticales.
C’est ainsi qu’à chaque visite elle s’entraînait à me trouver plus inhumain.
—Vous n’aimiez pas à tuer les petits oiseaux, dans votre enfance, ou les chats? Vous ne découpiez pas les personnages de vos albums pour les mutiler ou les brûler?... Oh! Jacques, ne me regardez point ainsi. A qui ressemblez-vous qui avait un nez pareil!
—A César Borgia. A Galéas Sforza.
Au fond, j’étais vexé, car je me croyais tendre. Jamais je ne refusais un sou à un mendiant. Jamais je ne me dérobais aux prospectus que distribuent, dans les rues, de pauvres gens habitués aux rebuffades. Un chien perdu s’était réfugié sur mon paillasson, je lui fis donner, avant son départ pour la fourrière, et pour qu’une fois dans sa vie il ait approché le bonheur, une terrine de lait et un bifteck. Mais surtout j’éprouvais une émotion infinie à frôler la vie des humbles, des demi-pauvres: la petite lumière qui brille au fond de l’échoppe, plus mystérieuse et plus inabordable que celle du phare le plus dangereux; le geste des petites bourgeoises qui ont remarqué mon regard, du haut de l’impériale, et qui sans tourner les yeux tournent leur visage et me le laissent une minute à contempler; les sergents de ville qui surveillent, au coin des cités ouvrières, un horaire d’allées et de venues dont j’ignorerai toujours l’intimité. J’avais aussi la passion de tout ce qui est lointain, caressant, imprécis. Un mot abstrait me donnait je ne sais quel vertige. Au nom seul du Jour, je le sentais onduler silencieusement entre ses deux nuits comme un cygne aux ailes noires. Au nom seul du Mois, je le voyais s’échafauder, arc-bouté sur ses Jeudis et ses Dimanches. Je voyais les Saisons, les Vertus marcher en groupes, dormir par dortoirs. J’avais pour le monde entier la tendresse et l’indulgence qu’inspirent les allégories.
Il est vrai, par contre, à mesure que j’examinais mes amis, que l’univers me semblait peuplé de fantoches. Des tics, des manies les rongeaient et m’éloignaient d’eux. Celui-ci passait son temps à se commander des cannes, puis à éviter les magasins, ses commandes ne lui plaisant plus; dans certaines rues, il était obligé d’aller en zig-zag. Celui-là se mettait en colère quand on prétendait préférer le poulet au faisan. Un troisième, qui n’était pas haïtien, s’était composé un uniforme modèle, avec les plus belles couleurs, et il allait dans les soirées, empanaché, et il suivait les grands enterrements. Je connus aussi des poètes qui portaient respectueusement leurs longs cheveux, leurs larges cravates.
Dès le lycée, d’ailleurs, j’avais divisé mes camarades en deux groupes: dans le premier, je rangeais ceux qui me paraissaient avoir ce ressort et cette tenue que les entraîneurs appellent de la classe. Dans le second je parquais tous les autres. Pour ceux-ci, je ne faisais jamais de frais. Je causais avec eux le plus économiquement possible et mes maîtres s’inquiétaient de me voir si souvent isolé et silencieux. Un jour le professeur de philosophie m’appela après la classe, et me garda près de sa chaire. C’était un grand jeune homme barbu qui portait toujours un parapluie, à la façon des instituteurs. Comme eux il était borné et enthousiaste.
—Jacques, me dit-il, je suis votre directeur de conscience. Causons franc. Qu’est-ce qui vous intéresse dans la vie?