—Ayez une amie.

—J’en ai une. Je ne l’aime pas. On m’assure que je suis égoïste.

Ce mot la fait sourire. C’est le seul défaut qu’elle ne m’eût jamais prêté. Je suis certes un étourdi. Je suis probablement un sauvage: je joue au rugby, au base-ball, au golf; je querelle parfois ses hôtes; insoucieux de la politesse, j’ai défendu contre un de ses vieux cousins, président des compagnies de caoutchouc réunies, les nègres des deux Congo... Mais mes yeux sont humbles, tendres, innocents.

—Je veux vous marier, conclut-elle.

Je ne réponds point.

—Avec qui? Avec Miss Spottiswood. De profil, c’est la plus belle Américaine de Paris. Vous ne l’avez vue que de face? De face, elle vient encore troisième ou quatrième. Elle est riche... Vous lui plaisez.

Indifférent en apparence, je m’accoude à la fenêtre. Les remorqueurs, panachés de fumée, ont un reflet en longueur dans l’eau, une ombre en hauteur dans le ciel. Le soleil interdit à mes yeux tout l’Occident, mais on peut regarder, vers l’Est, le petit croissant de lune en toute sécurité, sans craindre que le regard ne pose ensuite, sur tout objet, des croissants. Je vois cependant un peu plus d’argent sur les prunelles de mon amie, un peu plus de nacre à ses mains.

Elle se tait. Le temps auprès d’elle est comme l’eau de ces sources qui se cristallise à la lumière. La minute qui vient de s’écouler est déjà un souvenir. Elle s’ordonne, dans le passé, parmi les minutes qui apportèrent les mêmes émotions, déjà très éloignée, déjà regrettée. Vous souvenez-vous, ai-je envie de lui dire, tout-à-l’heure, quand vous parliez, vous avez fermé les yeux. Ils ne sont point encore ouverts. Et le thé, quand il vous a surprise. Vous souvenez-vous? Il était encore bouillant. Et le prince-fiancé, quand il vous vit, dans le miroir démoniaque, découvrir lentement votre gorge, vous étendre mollement sur le sofa indou?

—Le train part à cinq heures, dit-elle enfin. Il est tard... Il est temps.

Je m’offre à suivre la voiture au trot, la malle sur mes épaules. Mais son visage se compose si gravement que je me tais.